Jean Daniel
Le 1er novembre 1954, l’insurrection
algérienne commençait...
Notre guerre d'Algérie
Le Nouvel Observateur 21.10.2004,
p.7-8.
Cinquante ans après, «le Nouvel Observateur» a rencontré acteurs et
témoins de l’histoire. Politiques, combattants, officiers ou simples
soldats, pieds-noirs, nationalistes algériens, journalistes ou
militants,
ils racontent. Ce qu’ils ont vu. Ce qu’ils ont vécu. Et leur parole, un
demi-siècle après, brûle encore.
Pouvait-on éviter cela?
Chacun son 1er-Novembre. Le mien n’est pas une reconstitution. C’est un
témoignage. Et d’abord sur un point d’importance: les jeunes gens ou
plutôt les hommes jeunes ne vivaient pas ce jour-là dans la grisaille
trop souvent
évoquée des turpitudes de la IVe République. C’est tout le contraire:
ils en sortaient, et la politique avait pour eux, soudain, les couleurs
de l’ambition et du courage.
Le 7 mai 1954, c’était la date du désastre de Diên Biên Phu. Le
déshonneur de la défaite après celui de la guerre. Un homme pourtant
émerge, qui avait tout annoncé et qui attendait son heure. Pierre
Mendès France, c’est de lui qu’il s’agit, transforme d’abord le
désastre en compromis honorable avec les accords de Genève le 21
juillet 1954. Ensuite renverse la politique coloniale le 31 juillet,
avec le discours de Carthage octroyant l’autonomie interne à
la Tunisie. Soudain tout change. Tout.
C’est la première atteinte à l’empire colonial. Le retentissement est
considérable. A l’ONU, les diplomates français sont fêtés et ils
obtiennent facilement la suppression de l’ordre du jour d’une
interpellation hostile à la politique
maghrébine menée par la France. L’URSS et la Chine ont parrainé les
accords de Genève, et les Américains louent la politique de Carthage.
Partout, dans le Maghreb comme dans le reste de l’Afrique, on devine
que la
décolonisation a commencé. Partout? Hélas, pour les insurgés algériens,
il déjà trop tard. Ils préparent, depuis longtemps et dans l’ombre,
leurs opérations militaires, premières manifestations du FLN. Mais plus
tard, questionnés sur cette période, deux chefs historiques confieront
que la politique de Mendès France les avait gênés car de nombreux
militants n’étaient plus d’accord avec le principe de l’insurrection,
considérant qu’il était désormais possible
de lutter pacifiquement pour l’indépendance par étapes. L’initiative de
Mendès France a joué à ce moment-là, pour le FLN et indirectement, un
rôle perturbateur proche de celui que devait jouer de Gaulle avec ses
propositions
de négociation.
Pour revenir à cette année Mendès, nous avions beau nous réjouir
qu’Ernest Hemingway reçût le prix Nobel, Simone de Beauvoir le prix
Goncourt pour «les Mandarins», que Françoise Sagan devînt célèbre à 18
ans avec
«Bonjour tristesse» et que Gérard Philipe incarnât au cinéma un Julien
Sorel irremplaçable; nous avions beau profiter d’une euphorie
économique qui plongeait la majorité des Français dans une indifférence
satisfaite, pour les
jeunes gens que nous étions, comme en général pour le tiers-monde
(expression que venait d’inventer le démographe Alfred Sauvy), nous
ressentions une fierté nouvelle d’être français. Au demeurant, ce qui
pouvait tout de
même altérer la quiétude végétative des Français moyens, c’est qu’il y
avait au Maroc, en Tunisie et en France des agitateurs au service des
«seigneurs de la colonisation» qui menaçaient continuellement Mendès
France et son
gouvernement. Des menaces de mort. Des attentats. On veut abattre le
«bradeur».
Tout cela pour dire que l’insurrection algérienne ne s’abat pas sur une
France somnolente et régressive, mais surprend une société dans les
audaces convulsives de la décolonisation. Surprend et embarrasse. Ceux
qui
comprennent les premiers la dimension de cette perturbation, ce seront
évidemment les élites maghrébines. Aux yeux de Habib Bourguiba
notamment, dont je recueillerai les impressions, une agitation en
Algérie ne peut que
muscler les opposants à Mendès France, donc nuire aux négociations
franco-tunisiennes, déjà en difficulté.
Au Maroc, on est loin de se résigner à l’exil du sultan Mohammed V,
mais on croit pouvoir compter sur l’action d’un ministre gaulliste,
Christian Fouchet, encouragé par Mendès France. En fait, Mendès et
Mitterrand se sentent
assiégés. On n’a pas compris qu’à ce moment-là ils redoutent moins le
FLN que les puissants lobbies du colonialisme, dont l’un des chefs à
l’Assemblée nationale est René Mayer, député de Constantine, qui sera
d’ailleurs l’un
des fossoyeurs de Mendès France quelques mois après. Les lobbies en
question ne servent d’ailleurs pas uniquement des intérêts
colonialistes. Ils traduisent la force d’une illusion vécue comme une
réalité: il n’y a en Algérie que
trois départements français. L’Algérie, c’est la France, et l’on ne
saurait amputer le territoire national. D’ailleurs les Français
d’Algérie sont trop nombreux et trop méritants pour qu’on les déracine.
En fait, à l’époque, cette
illusion se révélera moins partagée et on s’en apercevra au moment où
le contingent sera mobilisé. Sur place, les jeunes recrues découvrent
le sort réservé aux Algériens.
Mais c’est un fait que les insurgés algériens dérangent tout le monde,
en dehors de quelques mouvements anarchistes et trotskistes en France.
En Algérie même, les élites et les militants sont peu nombreux à parier
sur le FLN et à prévoir une victoire à l’issue d’une longue guerre. Les
chefs du FLN et leurs maquis, souvent divisés, ne cesseront jamais
d’inquiéter. Les Marocains seront amenés à fermer leur frontière et les
Tunisiens interdiront chez eux le
port d’armes aux résidents algériens. Habib Bourguiba et Mohammed V une
fois revenu sur son trône vont proposer plusieurs fois, discrètement ou
publiquement, une union franco-maghrébine pour permettre aux Algériens
de
gagner les sympathies du peuple français. Et surtout pour endiguer leur
radicalisme et leurs débordements. Ce sont des initiatives
considérables – à vrai dire inimaginables, si l’on oublie que les
Algériens inspiraient une inquiétude, et parfois une peur exaspérée.
Que serait-il arrivé si la France avait pris en considération l’offre
des Tunisiens et des Marocains? Les Algériens, qui surmontaient souvent
leurs divisions par la terreur, auraient-ils consenti à des objectifs
moins radicaux? En tout
cas, entre la France et l’Algérie, c’était un nouvelle occasion
manquée: il est vrai qu’il n’y a pratiquement que cela dans leur
histoire commune.
La guerre d’Algérie pouvait-elle être évitée? Question difficile mais
que se posent, depuis quelques années, bien des Algériens. Pour un
certain nombre d’amis, dont je pense exprimer l’avis, l’insurrection en
elle-même ne pouvait
pas être évitée, car la France avait tout fait pour y conduire.
Notamment depuis qu’elle avait persécuté ou discrédité tous les
nationalistes modérés et pacifiques qui se présentaient comme
interlocuteurs. Mais la longue guerre,
telle qu’elle s’est déroulée, avec un bilan si lourd et des
conséquences si désastreuses pour l’avenir, dans la mesure où elle
portait en germe la seconde guerre civile d’Algérie, oui, cette longue
guerre pouvait être interrompue, et
n’était pas en tout cas inévitable.
Aujourd’hui, les relations entre les deux Etats sont au beau fixe et
les retrouvailles conduisent à réfléchir sur la vanité du radicalisme
comme sur la nécessité de savoir, pour les uns, transformer la
répression, pour les autres,
adapter la révolution. Un compromis sur les méthodes, et non sur les
objectifs, aurait eu l’immense avantage pour les Algériens d’éviter le
despotisme du FLN sur la révolution.
Les Français, avant ou pendant de Gaulle, n’ont pratiquement jamais
cessé d’avoir des contacts secrets avec les représentants du FLN. Il
s’est passé bien des choses pendant ces rencontres, qui ont donné aux
interlocuteurs de
chaque camp le sentiment que tout était possible si on ne désirait pas
tout et tout de suite. Mais les Algériens avaient peu de raisons de
faire confiance à ceux qui les avaient trompés si souvent. Mieux: ils
s’enivraient du rôle
mondial que leur combat leur faisait jouer et du destin d’avant-garde
révolutionnaire du tiers-monde qu’ils se découvraient. Car on peut
soutenir que l’incroyable pari fait par quelques groupes d’insurgés
algériens a été en
définitive gagné davantage sur le plan international que sur le plan
militaire. A la conférence de Belgrade en septembre 1961, tous les pays
du bloc des non-alignés se prononcèrent en faveur d’un soutien
inconditionnel au
gouvernement algérien en exil. Ce gouvernement avait été reconnu en
1960 par l’Union soviétique et en 1961 par les Etats-Unis. La victoire
militaire sur le terrain que de Gaulle a imposée aux forces armées a
sans doute
contribué à laisser à la France l’apparence d’une maîtrise et à
empêcher l’internationalisation du conflit. Elle n’a pu éviter que les
soubresauts de l’OAS et l’exode des pieds-noirs ne transforment les
accords d’Evian en acte de
rupture d’un côté, d’abandon de l’autre. J. D