Agathe Logeart
Mémoires de la guerre et guerres de la
mémoire
L’heure de la vérité
Le Nouvel Observateur 21.10.2004, p.
26-28.
Après un demi-siècle d’amnésie et d’arrangements avec l’histoire, le
temps est proche où, de part et d’autre de la Méditerranée, on osera
enfin regarder toutes les vérités en face
Le Nouvel Observateur. – Vous avez l’un et l’autre analysé dans vos
ouvrages comment subtilement mensonges, refoulements et «trous de
mémoire», de part et d’autre de la Méditerranée, se sont longtemps
combinés pour
occulter ou déformer l’histoire de la guerre d’Algérie. En est-on
encore là aujourd’hui?
Benjamin Stora. – Pour ce qui concerne la France, mon sentiment est que
la société française n’a pas – n’a toujours pas – mémorisé l’histoire
coloniale. Je dis bien «histoire coloniale» et pas simplement guerre
d’Algérie. A
l’exception des groupes directement impliqués – pieds-noirs, soldats du
contingent, immigrés algériens, harkis, militants de l’indépendance
algérienne ou de l’Algérie française, soit environ 5 millions de
personnes –, la société
française ne s’est pas sentie véritablement concernée par cette
histoire qui apparaissait comme extérieure, périphérique, par rapport à
l’histoire générale de la France. Au fond, elle n’a commencé à
s’intéresser vraiment à
l’Algérie qu’à partir du moment où le contingent y est allé, en 1956.
Si, aux référendums de 1961 et 1962, elle a voté massivement oui à
l’indépendance de l’Algérie, c’était moins par anti-colonialisme que
pour se débarrasser
du Sud – c’est-à-dire de «l’homme du Sud». Au-jourd’hui encore, lorsque
la société française se pose la question des immigrés algériens en
France, elle fait comme s’ils avaient de tout temps été étrangers à
l’histoire nationale.
Alors que l’histoire des Algériens appartient à l’histoire coloniale,
qui est partie intégrante de l’histoire de la France. C’est cela, à mon
sens, qui favorise l’oubli.
N. O. – Oubli ou déni? La guerre d’indépendance algérienne obligeait à
des révisions déchirantes. Aux mythes glorieux de l’épopée coloniale –
la France bienfaitrice, la «mission civilisatrice» – succédait une
autre vision de la
colonisation: la France qui «fait suer le burnous», la répression, la
torture. N’est-ce pas tout cela que la France des années 1960 et 1970 a
voulu refouler?
Mohammed Harbi. – Avec la décolonisation, la mémoire officielle
française a été confrontée à un problème de réinterprétation du passé
colonial. Cette tâche nécessaire, elle ne l’a pas accomplie, parce
qu’elle voulait surtout
cicatriser les plaies de la guerre d’Algérie. Elle a préféré le
silence. D’autant que dans cette affaire l’armée française, élément
central de l’identité nationale, s’était déchirée. Cette réalité, ni la
gauche ni la droite n’étaient prêtes à
l’affronter. Seuls des groupes restreints – l’extrême-droite, les
Français d’Algérie, les officiers qui s’étaient insurgés contre de
Gaulle... – ont continué à faire de la guerre d’Algérie un objet de
débat permanent. Le réexamen de
l’histoire n’a véritablement commencé que dans les années 1980, lorsque
la mémoire de la guerre d’Algérie a croisé celle de Vichy. Je pense
notamment à l’affaire Papon. A partir de là, il y a eu une explosion
d’articles de
presse, d’ouvrages, de travaux universitaires. On a vu ressortir tous
les dossiers noirs du passé colonial avec la multiplication des
témoignages et des mémoires. Ce débat a d’ailleurs gagné l’Algérie, où
l’on a commencé à
débattre du problème de la violence, des fins et des moyens et à
remettre en question le FLN lui-même. Les drames des années 1990
invitaient à un inventaire critique de l’historiographie officielle qui
n’avait jamais été fait
jusque-là.
B. Stora. – Un autre élément a été fondamental: les enfants de
l’immigration algérienne en France sont venus contester la vision
traditionnelle d’une histoire coloniale nostalgique et embellie. Un
nouveau groupe porteur de
mémoire faisait irruption sur la scène publique et interpellait la
France au nom des principes de la République: «Où étaient-elles, dans
l’Algérie de nos pères et de nos grands-pères, les idées
d’universalité, d’égalité des citoyens?» Ce sont les combats citoyens
du présent qui ont bousculé la mémoire coloniale et amené l’ensemble de
la société française à se sentir concerné par cette histoire – je dirai
«enfin!».
N. O. – Quel bilan tire-t-elle aujourd’hui de l’affaire algérienne? La
France se perçoit-elle comme victime ou coupable?
B. Stora. – Coupable sûrement pas. Je n’ai jamais cru à ces histoires
de «sanglot de l’homme blanc». La société française n’a manifesté ni
regret ni remords par rapport à l’Algérie et, plus généralement, par
rapport à son histoire coloniale. Il n’y a jamais eu de repentance.
Jamais! Selon un sondage réalisé en novembre 2003, donc après l’affaire
Aussaresses et les révélations du «Monde» sur la torture, 55% des
Français estimaient que la France n’avait
pas à demander pardon à l’Algérie pour cent trente années de
colonisation.
Une particularité de la guerre d’Algérie, c’est que tous les groupes
porteurs de mémoire, en France, se sont posés en victimes. Tous
estiment qu’ils ont été abandonnés ou trahis. Les pieds-noirs par de
Gaulle; les harkis par leurs
officiers; les soldats par ceux qui les avaient entraînés dans cette
guerre. Quant aux officiers, ils obéissaient au pouvoir politique. Il y
a une espèce de concurrence victimaire qui fait que personne n’est
jamais coupable de quoi que ce soit! Mais il faut bien, à un moment
donné, quitter la position de la victime pour assumer ses
responsabilités. De la fin 1956 à avril 1961, qui exerçait le pouvoir
politique en Algérie? C’est l’armée – ou certains cercles de
l’armée. Et elle s’était installée aux commandes par la démission des
pouvoirs en place, c’est-à-dire de la gauche, et notamment de la SFIO.
Cela, on s’est arrangé pour l’évacuer. La gauche a reconstruit son
récit de la guerre
d’Algérie autour de l’antifascisme, c’est-à-dire de sa lutte contre
l’OAS. Mais elle n’était pas majoritairement anticolonialiste. Il faut
se référer aux textes de l’époque. Les partisans de l’indépendance à la
SFIO ou au PCF se
sont retrouvés en dissidence, en rupture.
N. O. – L’examen de conscience a vraiment commencé dans les années
1980, avec l’arrivée aux responsabilités d’une génération politique de
gauche née du combat anticolonialiste…
M. Harbi. – C’est une génération qui n’avait pas les mêmes réticences à
aller au fond des choses. Mais qui n’avait pas les forces suffisantes
pour désigner les coupables. Elle les connaissait; mais pour prendre
place elle devait
louvoyer.
N. O. – En Algérie, la situation est très différente. Benjamin Stora a
écrit que ce n’est pas l’oubli mais au contraire la «frénésie
commémoratrice» qui sert à occulter le passé. Est-ce encore vrai? Ce
50e anniversaire du 1er
novembre 1954 sera-t-il l’occasion de réactiver les mythes fondateurs
de la jeune nation algérienne ou au contraire de faire véritablement de
l’histoire?
M. Harbi. – La mémoire de la guerre d’Algérie a fondamentalement été
une mémoire officielle, dont la fonction était à la fois de parachever
la décolonisation et d’asseoir un nouveau système d’intérêts et de
pouvoir. Jusqu’à
récemment, si vous vouliez connaître quelque chose sur la torture, sur
les camps de regroupement, sur le fonctionnement de la justice pendant
cette guerre, ce n’est pas dans les ouvrages algériens que vous le
trouviez, mais dans
les ouvrages publiés en France. Je crois qu’on approche du moment où
les Algériens vont faire de l’histoire.
N. O. – A quoi tient la faiblesse de l’historiographie algérienne? A la
confiscation de l’histoire par le régime, à la pauvreté de
l’université, au manque de sources écrites?
M. Harbi. – Ne croyez pas cela. Il y a énormément d’archives en Algérie
– celles du GPRA et du FLN sont très riches –, mais jusqu’à présent
elles n’ont pas été sérieusement exploitées. Cela ne fait que quelques
années qu’on
a permis à des chercheurs – choisis par les autorités – de les
consulter.
B. Stora. – La faiblesse du débat tient aussi à l’exil. Beaucoup
d’intellectuels sont partis. Il y a une terrible érosion des élites.
Voyez le nombre d’universitaires algériens qui vivent en France.
N. O. – La figure centrale de cette «mémoire officielle», c’est le
martyr anonyme…
M. Harbi. – Les martyrs. On s’appesantissait d’autant plus sur cette
dimension martyrologique que l’histoire de la lutte d’indépendance
était une histoire anonyme, parce que les principaux acteurs en avaient
été évincés. D’abord
la génération des pionniers, autour de Messali Hadj, évacuée au moment
de la guerre civile algérienne entre FLN et MNA. Puis la génération des
fondateurs du FLN, qui a été évacuée en deux étapes: en 1962, au moment
de la
crise du FLN, toute une partie de l’establishment politique qui avait
négocié les accords d’Evian est écartée par l’armée, qui s’appuie sur
Ben Bella; lequel est à son tour évincé en 1965. Pour occulter cette
genèse conflictuelle
du pouvoir FLN et entretenir le mythe d’une nation unie dans le combat,
le seul point de ralliement, c’était le martyre.
B. Stora. – A ces générations successives de militants, il faudrait
ajouter ceux, «nationa-listes» au sens large, qui n’appartenaient pas
au courant indépendantiste pur. Je pense en particulier à l’UDMA (Union
démocratique du
Manifeste algérien) de Ferhat Abbas, composée en grande partie de
notables, souvent francophones, ayant entamé leur carrière par le
processus d’assimilation et qui ensuite, par déception, se sont tournés
vers le nationalisme
politique...
N. O. – Des gens dont le souvenir dérange parce qu’ils suggèrent qu’une
autre voie était possible...
B. Stora. – …Qu’il y avait d’autres histoires. Je pense à une autre
mouvance, d’ailleurs proche de la précédente: celle des oulémas, qui
combattaient pour la réappropriation de la langue arabe et de la
pratique religieuse. Et aussi
au Parti communiste algérien, qui n’était pas, lui non plus, pour une
séparation radicale avec la France. Ces trois courants ont été balayés
ou se sont ralliés au FLN. La logique de la guerre, sa brutalité, plus
bien sûr la stratégie
exclusiviste développée par le FLN font que leur histoire reste à
écrire.
N. O. – Après toutes ces purges de la mémoire, qui célèbre-t-on
aujourd’hui? Quelles sont les figures de la révolution que l’on donne à
admirer?
M. Harbi. – Les précurseurs: Abd el-Kader, qui dirigea la résistance à
la conquête, et Ben Badis, créateur de l’Association des Oulémas, qui
anima le mouvement unanimiste des années 1930…
B. Stora. – Ensuite, pendant et après la révolution, les figures
célébrées furent celles des cadres tués au combat: Mourad Didouche,
premier dirigeant tué par les Français (en janvier 1955), Mostefa Ben
Boulaïd, Larbi Ben
M’hidi... Mais, fait nouveau, on voit réapparaître aujourd’hui des noms
qui avaient été effacés des tablettes. Je pense à des dirigeants
éliminés physiquement après l’indépendance, comme Krim Belkacem,
assassiné en 1970 à
Francfort par la sécurité algérienne, ou Mohammed Khider, autre
fondateur du FLN, assassiné à Madrid en 1967. Et à d’autres, encore
vivants, qui retrouvent une place dans les manuels scolaires, comme Ben
Bella ou Aït
Ahmed. On a même vu resurgir la figure de Messali. L’aéroport de
Tlemcen porte son nom.
N. O. – Comment l’expliquez-vous?
M. Harbi. – Dès lors que les autorités ont décidé de reconnaître le
pluralisme politique, même s’il a un caractère très artificiel, les
mémoires refoulées sont remontées à la surface.
B. Stora. – La guerre civile algérienne a amené la société à
s’interroger sur la généalogie de la violence. On s’est alors retourné
vers des figures comme Messali ou Ferhat Abbas pour essayer de
comprendre ce qui avait mal
tourné.
N. O. – Comme si la violence des années 1990 était la réplique sismique
de la violence extrême de la guerre d’indépendance, et une conséquence
de la confiscation de la révolution par le FLN?
M. Harbi. – On ne peut pas ne pas s’interroger sur le rapport entre les
méthodes employées pendant la guerre de libération et celles
qu’utilisent aujourd’hui les islamistes ou l’armée. Les gens sont
conscients que la gestation du
pouvoir algérien et de ses pratiques s’est faite au cours de la
révolution même. Et que, pour n’avoir pas suffisamment réfléchi sur ce
qui est arrivé à l’époque, les mêmes faits ont fini par se reproduire.
Mais méfions-nous d’une
vision déterministe qui consisterait à dire: ce qui se passe
aujourd’hui, c’est ce qui est arrivé hier. Ce serait évacuer totalement
le rôle et la responsabilité des acteurs. La suite n’était pas écrite.
Je ne vois malheureusement pas, en
Algérie, de travaux sur ce problème de la violence. J’ai écrit des
articles sur le sujet. Ils sont parus. Mais on n’en a pas parlé. On ne
censure pas, mais on ne débat pas…
B. Stora. – Une guerre pousse l’autre, une mémoire pousse l’autre. Des
souvenirs enfouis resurgissent. Le cas de Ramdane Abbane est
exemplaire. Ce fondateur et théoricien du FLN avait été présenté comme
mort au champ
d’honneur en mai 1958, alors qu’il a été assassiné par ses compagnons
en décembre 1957. Un certain nombre de militants kabyles en ont fait
une figure emblématique du retour de l’histoire réelle contre une
histoire falsifiée. On
a là l’exemple d’une sorte de contre-mémoire souterraine, opprimée, qui
refait surface et que certains courants politiques tentent
d’instrumentaliser à leur tour.
M. Harbi. – Et une contre-mémoire un peu frelatée. Car Abbane a été tué
à cause de la rivalité pour le leadership du FLN entre lui et Krim
Belkacem. C’étaient deux leaders kabyles qui s’affrontaient.
N. O. – Reste-t-il, vu d’Alger, de grands tabous liés à l’histoire
algérienne?
B. Stora. – Bien sûr. L’appartenance de la communauté juive à
l’histoire algérienne, par exemple, reste un point aveugle. Les jeunes
Algériens ignorent toujours que des juifs habitaient en Algérie depuis
des siècles, qu’ils étaient
là avant même l’invasion arabe.
M. Harbi. – Il en va de même pour la communauté européenne. Les enfants
algériens croient qu’en Algérie il n’y avait que des musulmans, que les
« Européens » n’y sont venus que pour faire la guerre.
B. Stora. – Taboue encore la question harkie. Du côté français, on n’a
voulu retenir que les massacres après l’indépendance. Et cette version
française n’est rendue possible que parce que, du côté algérien, il n’y
a pas de
travaux sérieux sur le sujet. Les historiens n’osent pas encore aborder
la question de front.
M. Harbi. – C’est le problème de l’unanimisme idéologique. Etudier la
question des supplétifs algériens de l’armée française, c’est se
pencher sur les fractures au sein de la société algérienne.
B. Stora. – Cela obligerait à s’interroger sur le nombre des harkis –
qui a été considérable – et sur leur origine sociale... Quand tout le
discours officiel a été bâti sur une notion d’«authenticité», de
valeurs paysannes opposées à
la dépravation citadine, comment expliquer que la plupart de ces gens
étaient des paysans ne parlant même pas le français? Car les harkis
étaient beaucoup moins «francisés» que les immigrés algériens en
France, qui, eux, furent
des nationalistes fervents. C’est le paradoxe de l’histoire algérienne.
Enfin, il reste très difficile de débattre en Algérie de ce qu’on
pourrait appeler le «monde du contact» entre la société «indigène» et
la société coloniale européenne. Ces personnages, comme Camus, qui
étaient à la lisière et que
l’histoire algérienne n’arrive pas à se réapproprier. Question très
sensible, car elle touche à la fabrication de l’identité nationale
algérienne.
M. Harbi. – Au lieu d’accepter l’idée que le mouvement national s’est
constitué progressivement, et qu’il s’est radicalisé face aux blocages
qu’il rencontrait, on a érigé une définition de l’identité fondée sur
le retour à la période
antécoloniale.
N. O. – Benjamin Stora disait tout à l’heure que, vue de France, la
«question algérienne» était au fond périphérique. Vue d’Algérie, au
contraire, la «question française» reste centrale.
M. Harbi. – La nation algérienne s’est créée au c½ur de l’empire
français – et contre la France. Il y a donc une centralité du phénomène
français dans la conscience algérienne. Lorsqu’on réfléchit sur les
difficultés que vit
l’Algérie, on a encore du mal à admettre qu’elles ont souvent des
causes internes, et qui n’ont rien à voir avec la France. Ce qui a
permis au pouvoir algérien d’éluder ses responsabilités.
N. O. – Les dérives de l’Algérie indépendante, culminant avec la guerre
civile des années 1990, ont également amené certains intellectuels de
gauche français qui s’étaient engagés en faveur du FLN à s’interroger:
ne s’étaient-ils
pas trompés de révolution, n’avaient-ils pas idéalisé la cause
algérienne?
B. Stora. – J’introduirais deux correctifs. D’abord, les partisans de
l’indépendance de l’Algérie n’étaient qu’une petite minorité dans
l’intelligentsia française. Il ne faut pas réécrire l’histoire. La
majorité des intellectuels étaient
pour l’Algérie française. En 1955, une pétition de soutien à Soustelle,
gouverneur général de l’Algérie, a été signée par un millier
d’universitaires. Le basculement ne s’est fait qu’après le discours sur
l’autodétermination.
Ensuite, il n’y a pas eu, après 1962, d’endormissement ou d’aveuglement
des intellectuels engagés dans ce combat. La plupart n’ont pas attendu
la tragédie des années 1990 pour découvrir la vraie nature du pouvoir
FLN.
Vidal-Naquet a condamné les massacres des harkis dès 1962. Et Daniel
Guérin, en 1963, dénonçait les dérives bureaucratiques de l’Algérie
socialiste. Sans parler de Castoriadis, Lyotard ou Lefort qui, dès
1956-1957, ne se
faisaient aucune d’illusion.
N. O. – Vous avez codirigé un ouvrage collectif intitulé «la Guerre
d’Algérie, 1954-2004. La fin de l’amnésie» (Robert Laffont). Le temps
est-il venu d’écrire une histoire franco-algérienne commune, une
histoire à deux voix qui
serait audible des deux côtés?
M. Harbi. – C’est une idée que j’ai avancée, mais je pense qu’elle
n’est pas encore mûre. Il faudrait que les forces intellectuelles
soient quasiment au même niveau.
B. Stora. – On ne peut pas brûler les étapes. Il faut construire pas à
pas un travail intellectuel commun, par des échanges, des colloques,
des publications. Ce qui est en train de se faire. Mais l’Algérie est
une nation jeune, dont le
nationalisme est encore très vivace. Elle a besoin de continuer à
s’interroger sur ses mythes fondateurs.
N. O. – En France même, on l’a vu avec les protestations contre la
venue de Bouteflika pour la commémoration du débarquement en Provence,
il y a des gens, à droite, qui n’ont pas tourné la page…
B. Stora. – La droite, comme la gauche, a un problème énorme avec la
mémoire de l’Algérie. Elle a dû reconstruire son récit des événements.
Au départ, elle était pour la guerre en Algérie parce qu’elle était
fondamentalement
attachée au maintien de l’empire. Puis elle s’est déchirée dans une
véritable guerre franco-française. A tel point que certains courants de
l’extrême-droite française, voire de la droite, pendant très longtemps
– je dirais même
jusqu’à aujourd’hui –, n’ont pas admis l’existence d’un Etat algérien
indépendant. Dans leur tête, la guerre continue à travers la question
de l’immigration et la présence des Arabes en France. C’est une des
clés du vote Front
national. Dans les mémoires qui font retour, il n’y a pas que des
bonnes choses: certaines mémoires sont dangereuses.
M. Harbi. – Il faut se méfier du culte de la mémoire. Lorsqu’il est
tourné exclusivement vers le passé, il débouche sur la rumination et
l’exacerbation de la détresse.
Benjamin Stora , originaire de Constantine, est professeur d’histoire
du Maghreb à l’Inalco (Langues O). Fondateur de l’Institut
Maghreb-Europe (Paris-VIII), il est l’auteur d’ouvrages sur l’histoire
du Maghreb et de l’Algérie,
dont «la Gangrène et l’oubli (Poche-La Découverte, 1998), «Messali
Hadj» (Poche-Hachette, 2004) et «Algérie 1954» (l’Aube, 2004).
Mohammed Harbi a exercé d’importantes responsabilités au sein du FLN
durant la guerre d’indépendance. Emprisonné en 1965, il s’évade en 1973
et rejoint la France. Professeur à Paris-VIII, il est un des grands
spécialistes
de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Auteur entre autres du « FLN,
mirages et réalité» (Jeune Afrique, 1980) et «Une vie debout» (La
Découverte, 2001).