Claude Askolovitch

L’OAS
«Je pensais depuis longtemps que c’était foutu...»

Le Nouvel Observateur 21.10.2004, p. 22.



Semaine du jeudi 21 octobre 2004 - n°2085 - Dossier


Jean-Jacques Susini* raconte la création de l’Organisation armée secrète. Un simple sigle au départ, une coquille vide, dont devait sortir une redoutable machine de mort


Alors, Armée secrète?» Les deux hommes se regardent. Pierre Lagaillarde, ancien député d’Alger, un tribun adoré des foules algéroises. Et son partenaire, son contraire: Jean-Jacques Susini, 27 ans, maigre et sec, méticuleux
jeune homme d’apparence glacée, brûlant d’un feu tout politique. Armée secrète, pourquoi pas? Un mouvement de Résistance portait ce nom pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce sera donc la résistance, l’union sacrée des
Français d’Algérie contre la trahison que Paris leur prépare. Armée secrète, donc? Non. «Organisation armée secrète!», lance Lagaillarde. OAS. Ainsi naissent les légendes noires.
Madrid, le 10 février 1961. Le Madrid de Franco. «Une ville encore marquée par la guerre civile, aux murs parfois criblés de balles, se souvient aujourd’hui Susini. On croisait des soldats qui portaient encore la croix de fer
allemande, des anciens de la division Azul qui s’étaient battus sur le front russe.» OAS. Les trois lettres qui marqueront, dans le feu et dans le sang, la fin de l’Algérie française naissent dans la dernière capitale du fascisme
européen, qui abrite des exilés d’une cause déjà perdue. Susini: «Je pensais depuis longtemps que c’était foutu. Mais il fallait tenter quelque chose. L’OAS, c’était juste un sigle pour unifier tous les mouvements pieds-noirs en
Algérie. A Alger, les militaires préparaient le putsch. On le savait. Mais je n’avais pas confiance en eux. Il fallait une force civile à côté d’eux pour contrebalancer leur pouvoir.»
En quittant Lagaillarde, Susini s’en va retrouver le général Salan, ancien commandant en Algérie, un vétéran conquis par l’Algérie française, mis au placard par le régime gaulliste. Aigri, Salan a pris sa retraite, quitté Paris, rejoint
Madrid pour attendre sa revanche. Il est le seul militaire en qui Susini a confiance. Le mouvement qu’il a inventé, il le lui offre. «Je ne lui prêtais pas un énorme sens politique. Mais il était vraiment attaché aux Français d’Algérie.»
Salan est protégé par un dignitaire du régime, Serrano Suñer, beau-frère de Franco. Serrano Suñer héberge les conjurés, les garde, il fera venir un avion d’Angleterre pour les ramener en Algérie, le moment venu. Ce protecteur
a un passé: dans les années 1940, ministre des Affaires étrangères, il était l’homme de l’alliance avec Hitler et Mussolini. Salan ne se rend compte de rien. Susini: «Dans des dîners, il racontait à Serrano Suñer comment lui, Salan, avait été envoyé par Georges Mandel pour aider l’armée éthiopienne contre l’Italie en 1935… L’aide de camp de Salan, Ferrandi, m’a demandé d’avertir le général que ce genre de souvenirs risquait de déplaire…»
Salan, vieux général républicain en train de se perdre. Cet ancien d’Indo entretient Susini de sa passion pour la philosophie bouddhiste. Tandis que Lagaillarde s’en va faire retraite dans un monastère où les pensionnaires
s’infligent des châtiments corporels. L’attente ne leur vaut rien. Susini, avec son regard scalpel, ne perd rien de leurs ridicules. Lui-même a ses obsessions. «Je travaillais à l’hôtel de Salan. J’écrivais un projet de constitution. Je
mettais au point un plan de mobilisation d’une garde nationale des Français d’Algérie pour tenir le territoire après le soulèvement. J’avais copié la mobilisation de l’armée d’Algérie en 1943. Je pensais qu’il fallait expulser le
contingent, le renvoyer en France, prendre notre défense en main…»
A 27 ans, Susini est déjà un vétéran de la cause pied-noir. Fils d’un communiste, soutien probable du FLN, mais, par sa mère, issu d’une famille nationaliste. Natif d’Alger, il a quitté Strasbourg, où il étudiait la médecine, pour se
jeter dans le combat fin 1958. Il s’est fait élire à la tête des étudiants d’Alger. Il a inspiré Jo Ortiz, le cafetier du Forum qui enflammait la foule pied-noir. Après la semaine des « barricades » (janvier 1960), Susini a été arrêté,
conduit en métropole, interné à la Santé puis remis en liberté provisoire au moment du procès. On est en novembre 1960. «Je logeais chez mon oncle, qui était aussi mon avocat, Me Palmiéri. Une nuit, il est venu me trouver:
"Lagaillarde ne sera pas à l’audience demain. Il vient de partir en Espagne. Si tu veux partir aussi, c’est maintenant." Je me suis décidé tout de suite. Il y avait urgence.»
Sitôt à Madrid, Susini se précipite chez Lagaillarde, qui l’a précédé. Il le trouve trop orgueilleux, pas assez politique. Il entreprend alors la conquête de Salan. L’amitié de Ferrandi – «un Corse, comme moi» – va lui faciliter les
choses. Le vieux général et le jeune activiste vont se trouver. Quelques semaines plus tard, l’OAS est créée. «Une simple coquille vide. Rien de commun avec l’OAS telle qu’on l’a connue ensuite.» C’est après l’échec du putsch d’Alger, le retour vain de Salan et de Susini en Algérie et la débandade de l’Algérie française que l’opération politicienne des exilés de Madrid deviendra une machine de mort.

(*) Condamné à mort par contumace, puis amnistié, Jean-Jacques Susini rentrera en France et reprendra ses études de médecine. Membre du Front national, il a aujourd’hui 71 ans.



Le sigle OAS apparaît sur les murs d’Alger le 16 mars 1961. L’échec du putsch précipite l’Organisation dans l’action terroriste. Plusieurs centaines d’attentats et d’exécutions suivront, en Algérie et en métropole. Le plastiquage
du domicile d’André Malraux, au cours duquel la petite Delphine Renard est grièvement blessée, provoque l’indignation de l’opinion (7 février 1962). Les activistes tenteront à plusieurs reprises d’assassiner le général de Gaulle,
notamment au Petit-Clamart (22 août 1962). En France, 44 condamnations à mort sont prononcées contre des membres de l’OAS, 4 sont exécutés. En 1968, de Gaulle prononcera une amnistie générale. Entre mai 1961 et
septembre 1962, l’OAS aura tué 2700 personnes, dont 2400 Algériens.