http://www.bretagne.com/fr/bretagne/histoire/identite_bretonne
La majorité des Bretons est fière aujourd'hui de leur identité, ce qui n'a pas toujours été le cas, dans un passé récent. Quelle est la force de cette bretonnité ? Quelles en sont les limites ? A-t-elle de l'avenir, dans un contexte de mondialisation de l'économie et des cultures ? Ronan Le Coadic, sociologue, a accepté d'alimenter la réflexion.
Qu'est ce que cela veut dire, aujourd'hui, se sentir Breton ?
-
« Ce n'est plus une honte, comme cela a pu l'être dans le passé, même
s'il reste une minorité de Bretons qui éprouvent un malaise lorsqu'on
aborde la question de leur bretonnité. Au sein de cette minorité,
d'ailleurs, le sentiment de gêne est souvent compensé par un certain
regain de fierté. Pour le reste, il existe diverses façons de se sentir
Breton.
Les uns peuvent être actifs et militer pour la reconnaissance de la langue et de la culture bretonnes; d'autres, moins nombreux, défendent un projet politique. Mais la grande majorité de la population se sent aujourd'hui l'héritière d'une culture qui s'est beaucoup érodée et qu'il ne faut pas perdre... Alors qu'il y a quelques décennies on rejetait tout ce qui était breton, aujourd'hui 80 % de la population a une vision positive de la bretonnité; et, pour beaucoup de moins de vingt ans, cela coule même de source ».
De quand date cette prise de conscience ?
- « Le basculement de l'opinion s'est opéré en une vingtaine d'années. L'influence des musiciens a été importante. Alan Stivell a montré le chemin, et le niveau musical en Bretagne est, aujourd'hui, exceptionnel. Les écoles Diwan ont également pesé sur cette évolution, parce qu'elles ont su s'implanter localement et créer des réseaux. Mais, plus fondamentalement, les Bretons ont changé leur rapport à l'État : ce n'est plus, désormais, un Dieu-le-père à la parole sacrée. Dans le passé, l'image des pauvres paysans bretons, alcooliques et sauvages -largement diffusée par l'école républicaine- avait convaincu les Bretons qu'il fallait qu'ils se débarrassent de leurs oripeaux de bretonnité (langue, vêtements, habitat...) pour devenir des hommes modernes.
La bretonnité était une chose impure, sale, qu'ils
refoulèrent, comme on refoule parfois le plaisir de la sexualité.
Deux voies de promotion sociale et de modernité furent empruntées : les
uns se jetèrent dans les études, les autres dans la modernisation de
l'agriculture.
Mais aujourd'hui, on est en pleine crise de la modernité et de l'État.
Plus personne ne croit que l'État c'est Dieu ni que le progrès va tout
solutionner. Au contraire. »
Pour autant, tous les tabous sont-ils tombés ?
- « Je ne
crois pas. C'est un processus lent. Il est toujours très difficile de
casser les tabous. Quand on s'en prend à eux par la violence, par
exemple, comme cela a été un peu le cas en Bretagne, on risque surtout
de les renforcer. Aujourd'hui, les tabous tombent progressivement.
Mais, d'une part, l'identité bretonne n'est toujours pas reconnue
des élites au pouvoir.
Parler de culture bretonne à Paris, c'est s'exposer à la
raillerie. Ne s'agit-il pas d'un folklore dérisoire ?
D'autre part, la dimension politique de la question est généralement
mise sous le boisseau. Les Bretons craignent un retour des vieux
démons. Pour l'instant, ils vivent leur bretonnité de façon
émotionnelle, mais pas de façon rationnelle, de peur de remettre en
cause le pouvoir de l'État. Ils repoussent souvent le mot "autonomie",
par exemple, car ils le confondent avec indépendance et même
autarcie... Pourtant l'autonomie peut être une solution nuancée et
subtile pour l'avenir des relations entre les peuples, un peu partout
sur la planète. La question mérite au moins d'être débattue. Il est
temps de répondre à ces questions de société, de démocratie, à un
moment où nous sommes en pleine crise de représentation politique. La
population attend qu'on lui propose de grands projets. »
Pourquoi l'identité bretonne est-elle si forte ?
- « C'est,
en premier lieu, une réalité historique plus que millénaire. Jules
César parlait déjà des Bretons, au Ier siècle avant Jésus-Christ. Ceci
dit, l'histoire n'explique pas tout; ainsi, les puissants Burgondes
n'ont pas généré, aujourd'hui, une forte identité bourguignonne. En
fait, la culture et l'identité bretonnes ne sont pas une simple
reproduction du passé. Chaque génération produit, aussi, une
culture nouvelle. Qu'y a-t-il de commun, en effet, entre les
festoù-noz de la société paysanne d'avant-guerre et ceux d'aujourd'hui ?
La production culturelle bretonne est d'autant plus féconde qu'elle se
nourrit à la fois du passé et d'influences extérieures, qu'il s'agisse,
sur le plan musical, des mélodies ou des instruments.
La société bretonne fait preuve d'ouverture d'esprit depuis
très longtemps, et pas seulement dans les régions littorales. Dans
les pays de bocage, en effet, la société s'est rendu compte très tôt
qu'il fallait compenser un environnement physique cloisonné par la
multiplication des rencontres. Les regroupements religieux, festifs
ou agricoles permettaient de faire circuler les idées. Tout cela
joue certainement un rôle dans le caractère identitaire d'aujourd'hui. Par
ailleurs, les Bretons sont porteurs de valeurs de tolérance et de
respect de l'individu qui leur viennent sûrement en partie de leur fond
chrétien. On retrouve les mêmes valeurs, d'ailleurs, dans le
communisme du Centre-Bretagne qui mettait traditionnellement l'accent
sur l'altruisme et le dévouement. »
Quel avenir pour la bretonnité face à la mondialisation ?
- «
Partout dans le monde, aujourd'hui, les individus cherchent à être les
sujets, les maîtres de leur destin. Ils choisissent, ou non, de mettre
en avant telle ou telle facette de leur identité. Ils composent
leur propre modèle familial. Ils se bâtissent un syncrétisme
religieux... C'est dans ce cadre qu'il faut poser la question
bretonne, me semble-t-il.
Cette évolution se produit dans le contexte d'un monde de plus en plus globalisé, ce qui n'est ni un mal ni un bien. Tout dépend de ce que l'on va en faire. Face à la toute-puissance des marchés, si l'on parvient à mettre en place une régulation politique, à inventer des systèmes plus larges que l'État-Nation, à partager les richesses avec les pays pauvres, à respecter et à reconnaître les identités culturelles, la mondialisation peut être une chance pour l'humanité.
Quoi qu'il en soit, la question des identités -l'identitébretonne
comme les autres-
se pose désormais dans cette perspective mondiale. Le sentiment
identitaire est question d'équilibre, en fait : s'il est trop fort, il
conduit au refus d'autrui ou à l'impérialisme mais, s'il est trop
faible, il conduit à des comportements autodestructeurs (alcoolisme,
drogue, suicide). »
Recueilli Par Hervé Queillé
| Culture et identité : quel avenir ? |
Article publié, avec quelques modifications, dans Cette Bretagne a du souffle, Supplément Dimanche Ouest-France, mars 2003, page 44.
La culture bretonne a fait preuve d'une belle vitalité au cours des années 1990 et 2000. Les festoù-noz ont attiré des foules, les ventes de disques de musique bretonne ont atteint des sommets, l'enseignement de la langue bretonne s'est développé avec dynamisme et diverses initiatives nouvelles ont été prises (notamment la création de TV Breizh).
Cet élan ne doit toutefois pas être surestimé. Certes, la langue bretonne bénéficie d'un vif regain de faveur ; néanmoins, sa pratique continue toujours à s'effondrer et son taux de transmission de génération en génération est presque nul. De plus, si la musique et la danse ont connu une belle fortune, il n'en est pas de même de tous les pans de la culture bretonne ; l'histoire de la Bretagne, par exemple, reste largement méconnue de la masse des Bretons. Enfin, évidemment, la Bretagne ne se réduit pas à sa culture...
Cependant, l'élan culturel breton est une réalité incontestable, qui mérite qu'on s'y arrête. S'agit-il d'un simple épiphénomène ? Certains analystes ou acteurs de la vie culturelle bretonne considèrent qu'il ne s'agit que d'un pur produit de marketing. Que le marketing ait pu jouer un rôle de déclencheur dans le succès de la musique bretonne est loin d'être invraisemblable ; toutefois, il serait sans doute réducteur de tout ramener à une démarche mercantile. D'autres observateurs parlent d'un " effet de mode ". Cela paraît être une explication un peu courte et pourtant, tout au long du XXe siècle, on constate bien - sans l'expliquer - que la culture bretonne a bénéficié d'une mode tous les vingt ans.
Il y a cependant plus que ce mystérieux cycle vicésimal et que la stratégie marketing pour expliquer l'élan culturel breton : la culture bretonne bénéficie, en effet, d'une revalorisation émotionnelle, qui s'enracine dans une évolution de fond de la société contemporaine. Depuis le XIXe siècle, être " moderne " signifiait s'arracher à la tradition et à la communauté villageoise, réputées étouffantes. En Bretagne, pour être un Homme (avec un grand H), il fallait se débarrasser de toute trace de bretonnité, synonyme d'arriération et de superstition. Puis, les changements qui ont affecté en profondeur l'ensemble de la société à partir de 1968 ont conduit à renouveler la modernité, en l'orientant désormais vers l'autonomie du sujet. C'est dans ce contexte que la culture bretonne a été réhabilitée : elle relève à présent d'un pur choix individuel et non plus d'un héritage imposé par le contexte social.
Or, aujourd'hui, les effets de mai 1968 sont remis en cause et cela pourrait aller à l'encontre de l'élan breton ; de plus, les phénomènes de mode et les effets marketing n'ont qu'un temps. Donc, il n'est pas déraisonnable d'envisager un reflux prochain de la vague bretonne. Que se passera-t-il après ? Nous nous trouvons dans un contexte de mondialisation dont on peut s'attendre, sauf bouleversement, à ce qu'il se prolonge dans les années à venir. Cette mondialisation est porteuse de périls et, en particulier, d'une aggravation alarmante des inégalités et des injustices à l'échelle mondiale. Mais elle est également féconde en opportunités : elle favorise l'apparition d'une conscience planétaire et d'un rapport plus ouvert à l'altérité et permet aux luttes contre l'injustice de s'organiser à l'échelle du globe.
Dans ce contexte particulier, comment les Bretons vont-ils se comporter ? Au cours des années 1980 - lors du précédent " creux de la vague " -, ils ont procédé, massivement, à la revalorisation émotionnelle de leur identité et les plus motivés d'entre eux ont construit les outils qui ont permis à l'élan culturel des années 1990-2000 d'éclore. Dans les années qui viennent, que vont-ils faire ? Vont-ils passer, après l'émotion, à la conscience d'eux-mêmes et à une réflexion sur leur destin ? Quel dessein nourrisent-ils pour la Bretagne ? Comment veulent-ils exister dans ce monde ? Quelles pierres veulent-ils et peuvent-ils apporter à l'édifice planétaire ?
Parler le bretonAujourd'hui, en Basse-Bretagne, tout le monde sait le français. Cela n'a pas toujours été le cas : lorsqu'ils voyagent "par les champs et par les grèves" en 1847, Gustave Flaubert et Maxime du Camp se retrouvent à la Pointe du Raz "plus incompris, plus perdus que chez les Lapons ou les Algonquins", ne trouvant personne à qui parler qui sache le français. En 1902, au moment de l'interdiction du breton pour la prédication, 50% des Bas-Bretons sont toujours monolingues bretonnants. Vers 1950, ces derniers ne représentent plus que 7% de la population de la zone concernée. Si l'on continue de parler le breton en Basse-Bretagne, ceux qui le font savent aussi désormais le français et dès lors sont donc tous bilingues. Ce qui veut dire qu'à l'inverse, un grand nombre de personnes ne savent plus que le français et ignorent donc le breton. Dans ce contexte, combien sont réllement à même de s'exprimer en cette langue ? Vers 1950, aux lendemains de la dernière guerre, le nombre total de bretonnants peut être estimé à 1 100 000 personnes, soit environ 75% de la population de la Basse-Bretagne. Depuis, en un demi-siècle, la diminution a été considérable : le premier sondage réalisé en 1990-91 par TMO faisait état en effet d'un taux de 21% de locuteurs parmi les personnes âgées de 15 ans et plus, ce qui représente le chiffre de 250 000 personnes capables de s'exprimer en breton, soit encore 17% de la population totale de la Basse-Bretagne. Contrairement à toute attente, le nouveau sondage de 1997 fait apparaître une sorte de stabilisation du nombre de locuteurs : 20% des personnes interrogées ont en effet répondu qu'elles pouvaient s'exprimer en breton "très bien" ou "assez bien" (graphique). Ce pourcentage représente une population de 240 000 bretonnants (âgés de 15 ans et plus) en Basse-Bretagne. Il ne faut cependant pas se réjouir trop rapidement d'un tel bon résultat : si la population bretonnante n'a pas continué à régresser entre 1990 et 1997, c'est essentiellement - ainsi que nous le verrons - en raison de son vieillissement. En
contrepoint, il apparaît que près du quart (23%) des
personnes
interrogées ne peuvent pas s'exprimer en breton en dehors de
quelques
mots, et surtout que 57% ne le parlent pas du tout. Dans leur
grande majorité - 80% - les Bas-Bretons sont donc
désormais des
monolingues francophones.
Graphique. La pratique du breton. Réponses à la question : "savez-vous parler le breton ?" Sondage F. Broudic / TMO-Régions, avril 1997. ------------------------------------------------ Lire et écrire le bretonLa lecture L'on entend couramment dire que les bretonnants n'ayant jamais été alphabétisés en leur langue, ils ne savent ni la lire ni l'écrire. De manière tout à fait inattendue, le sondage de 1991 faisait déjà apparaître un pourcentage élevé - 10,5% - de personnes affirmant pouvoir lire le breton. Ce qui voulait dire que la moitié des locuteurs s'affirmaient capables de le lire. Le résultat de 1997 est encore plus surprenant, puisqu'à la question : "savez-vous lire le breton ?", ce sont 15,5% des personnes interrogées qui ont fourni une réponse positive, ce qui représente une population d'environ 180 000 personnes. Ce qui veut dire aussi que les 3/4 des bretonnants seraient à même de lire en leur langue. Ceci étant, il convient de relativiser aussitôt cette compétence en lecture. Deux questions complémentaires permettent cette fois de savoir non seulement avec quelle "facilité" les intéressés lisent le breton, mais aussi quel usage font-ils concrètement de cette compétence. Il n'est pas sans intérêt de savoir au préalable comment les personnes concernées ont-elles apris à lire en breton. La part d'"auto-alphabétisation" est importante, puisque la moitié de ceux qui en ont la capacité l'ont appris, soit seuls, soit avec leurs parents. Mais la part de l'enseignement n'est pas négligeable non plus, puisque 20% de ceux qui savent lire le breton affirment avoir appris à le faire "à l'école ou dans des cours", et que 22% l'ont appris dans le cadre du catéchisme. Il est probable que ce sont les plus âgés qui ont ainsi appris la lecture en breton en même temps que le catéchisme, dans la mesure où l'on a généralement cessé de l'enseigner dans cette langue autour des années 1930-1940. En ce qui concerne leur compétence en lecture, la plupart des bretonnants reconnaissent qu'elle est limitée.
Moins de 10% de ceux qui sont capables de lire le breton déclarent qu'ils le font "très facilement". La grande majorité (62%) le fait "difficilement" ou "assez difficilement". Cependant, si l'on totalise ceux qui lisent "facilement" et ceux qui le font "assez facilement", l'on aboutit à une estimation de 60 000 personnes. Dans quelle mesure cette compétence est-elle concrètement exercée ? Les réponses à cette question recoupent les précédentes.
Il semble bien que la plupart des lecteurs potentiels ne lisent pas ou pas beaucoup en breton : moins de 10% de ceux qui sont capables de lire le font "régulièrement" ou "souvent". Mais ces lecteurs "assidus" (1,7% de l'échantillon global) représentent tout de même une population de près de 20 000 personnes. Sachant que l'on publie en breton une dizaine de périodiques et de 60 à 80 livres par an, on peut considérer que ce sont ces lecteurs-là qui constituent sans doute le public le plus large de l'édition en langue bretonne. Cependant, les 2/3 de ceux qui affirment pouvoir lire en breton, en réalité, lisent "rarement" (40%) ou ne lisent "jamais" (23%). L'écriture Pour ce qui est de l'écriture, chacun connaît la complexité de la situation bretonne, puisque plusieurs orthographes sont en concurrence et que par ailleurs ce dossier a évolué avec le temps. Il était cependant intéressant de savoir combien de personnes affirment être en mesure d'écrire en breton. Déjà, en 1991, 4,5% des personnes interrogées avaient déclaré une compétence en ce domaine, ce qui apparaissait comme un pourcentage considérable. En 1997, le taux de réponses positives atteint 8%, ce qui représente une population d'environ 100 000 personnes. Si l'on rapporte ces chiffres au nombre de 240 000 bretonnants que nous avons établi précédemment, cela signifie que 2 bretonnants sur 5 se reconnaissent une certaine capacité à écrire en leur langue. Mais, de même que pour la lecture, il convient d'interpréter ces données avec prudence. En effet, si l'on ne prend en considération que ceux qui déclarent savoir écrire en breton, 80% d'entre eux reconnaissent qu'ils ne peuvent le faire que "moyennement". Il n'y a donc que 20% d'entre eux à pouvoir le faire "très bien" ou "assez bien" (soit 1,5% de l'échantillon global). L'estimation de la population concernée équivaut à celle du nombre de lecteurs assidus : près de 20 000 personnes également. ------------------------------------------------ Le vieillissement de la population bretonnanteQui sont les bretonnants de la fin du XXe siècle ? Nous avons vu que de 1990-91 à 1997 le pourcentage de locuteurs n'a pratiquement pas bougé - ce qui pouvait constituer une heureuse surprise. Mais cette stabilité apparente occulte des évolutions autrement plus inquiétantes. Dès que l'on entreprend en effet de procéder à la caractérisation de la population bretonnante au moyen des différents critères sociaux ou des variables extra-linguistiques habituellement utilisés en sociolinguistique (tels que le sexe, l'âge, la profession ou la classe sociale…), la donnée majeure qui s'impose à l'analyste est celle du vieillissement de cette population. Entre les deux sondages TMO, la répartition par tranches d'âges des locuteurs s'est en effet considérablement transformée. Si l'on tente de répartir les bretonnants en fonction de leur âge (graphique), la donnée la plus remarquable est assurément le fait que très exactement 50% des bretonnants - c'est-à-dire la moitié ! - se situent désormais dans la tranche d'âges des 60-74 ans. Si on leur ajoute le groupe des 75 ans et plus, le pourcentage s'élève à 67% ! Autrement dit, 2 bretonnants sur 3 se situent désormais dans la catégorie des plus de 60 ans : au nombre de 160 000, ils constituent donc la plus grande partie des 240 000 personnes capables de s'exprimer en breton en Basse-Bretagne. En sept ans, l'évolution, sur ce point, a été très importante, puisque lors du premier sondage TMO le pourcentage de bretonnants de plus de 60 ans n'était que de 45%. Il a donc augmenté de plus de 20 points durant ce laps de temps. Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que les autres tranches d'âges soient beaucoup moins bien représentées. On observe tout d'abord que le pourcentage des 15-19 ans est infime (0,5%). La catégorie des 20-39 ans ne compte que pour 5%. Au total, au-dessous de 40 ans, il n'y a plus que 13 000 personnes qui puissent parler le breton. Restent les tranches d'âges intermédiaires, celles des 40-59 ans : elles se situent au niveau de 28%, soit environ 67 000 personnes. La coupure entre les générations bretonnantes et celles qui ne le sont plus guère se situe désormais autour des 50 ans - alors qu'elle s'établissait autour de l'âge de 40 ans au début des années 1990. Mais ce glissement est "logique", dans la mesure où les personnes concernées ont vieilli d'une dizaine d'années, dans la mesure surtout où "les années décisives" se situent autour de la dernière guerre : jusque vers 1950, la langue maternelle était généralement le breton, du moins en zone rurale; à compter de ces années-là, les familles font massivement le choix d'élever leurs enfants en français.
Graphique. Répartition des bretonnants par tranches d'âges. Sondage F. Broudic / TMO-Régions, avril 1997.
------------------------------------------------ Les préférences des locuteursOn peut poser aux sondés la question de savoir si, finalement, c'est en breton ou en français qu'ils s'expriment le plus souvent. Les tendances déjà observées en 1991 se renforcent : il se confirme que le breton, même pour ceux qui le savent, n'est plus que d'un usage occasionnel. Ceux qui considèrent qu'ils le parlent "plus souvent" que le français ne sont plus que 12%, ce qui représente une diminution de 1% par an. La perte se répartit entre les deux autres comportements possibles : 10% estiment qu'ils parlent "autant" breton que français; mais surtout 77% - soit les 3/4 des locuteurs - reconnaissent aujourd'hui qu'ils emploient "moins souvent" la langue régionale que la langue nationale. De toute façon, le comportement des locuteurs varie suivant le contexte. Ainsi, si dans un groupe tout le monde sait le breton, la langue de la conversation, dans 80% des cas, sera le breton (tableau 10). Par contre, il suffit qu'il y ait dans le groupe quelqu'un qui ne parle pas le breton pour que dans 90% des cas ce soit le français qui soit immédiatement utilisé. Comportement caractéristique : il n'est pas question d'exclure des échanges quelqu'un qui ne pratique pas votre langue. Il y a en quelque sorte accomodation linguistique en fonction de la langue utilisée par l'interlocuteur. Au bout du compte, il n'y aurait que 7% des bretonnants à poursuivre la conversation en leur langue en présence de non-locuteurs. Le phénomène se vérifie dès qu'on fait intervenir la variable "âge" dans l'analyse de ce processus. Si l'on demande aux bretonnants quelle langue ils préfèrent utiliser en présence d'enfants, de jeunes, de personnes de leur âge ou de personnes âgées, la réponse varie effectivement du tout au tout en fonction de la génération à laquelle on s'adresse (graphique). Avec les enfants et les jeunes, pas de surprise, puisque nous savons déjà qu'ils ne parlent pas ou presque pas le breton : c'est donc en français que les bretonnants déclarent s'adresser à eux dans 95% des cas, autrement dit de manière tout à fait courante.
Graphique. L'usage du breton en groupe, en fonction de la langue des interlocuteurs : les jeunes, les personnes de même âge, les personnes plus âgées. Sondage F. Broudic / TMO-Régions, avril 1997. Il n'est pas davantage surprenant que les bretonnants ont le sentiment d'utiliser les deux langues de manière à peu près équivalente, lorsqu'ils s'adressent à des personnes de leur âge. C'est de même tout naturellement - dans 85% des cas - que l'on s'adressera en breton à un interlocuteur plus âgé. La répartition des usages tient compte logiquement de la capacité des locuteurs à s'exprimer ou non en breton : comme la plus grande masse des locuteurs se retrouve dans la catégorie des plus de 60 ans, il est plus facile pour quelqu'un qui s'exprime aisément en breton d'avoir une conversation en cette langue avec des gens de son âge, et a fortiori avec des gens plus âgés.
------------------------------------------------ Faut-il ou non conserver le breton ?Quelles
sont en pratique les motivations des personnes sondées
concernant le
devenir du breton ? A la question : "faut-il conserver le breton", il
leur était demandé aussi d'expliquer le "pourquoi" de
leur opinion.
Quelques grands thèmes peuvent être définis sans
difficulté . Les arguments "pour" Pour ceux qui ont répondu positivement à la
question :
"faut-il conserver le breton ?", il apparaît tout d'abord que la référence
à la "culture" et au "patrimoine"
est la plus fréquente, aussi bien chez les non-bretonnants que
chez les
bretonnants. Mais un écart de près de 10 points
sépare les locuteurs
(33% seulement de références à cette notion) de
ceux qui ne le sont pas
(42% de références). Les autres arguments avancés
sont les suivants : Ceux qui ne croient pas qu'il est nécessaire de
maintenir la
langue bretonne avancent, pour leur part, trois types d'arguments : ------------------------------------------------ Les chiffres à retenirEn conclusion, les chiffres de base qu'il faut retenir du sondage de 1997 sur la pratique du breton en Basse-Bretagne sont les suivants :
Sondage F. Broudic / TMO-Régions, avril 1997.
Mais au-delà ce ces premiers constats, la réalité apparaît beaucoup plus contrastée, puisque
Il convient de rappeler en outre que ces résultats ne concernent que la population âgée de 15 ans et plus, résidant en Basse-Bretagne. Certes le nombre de ceux qui sont capables de parler le breton, parmi les jeunes de moins de 15 ans, est très faible, et les résultats du sondage ne peuvent donc guère être affectés par le fait que les moins de 15 ans ne pouvaient être inclus dans l'enquête. Si l'on rapporte dès lors les chiffres précédents à la population de l'ensemble de la Basse-Bretagne les pourcentages sont très différents :
Que représentent par ailleurs les 240 000 bretonnants de Basse-Bretagne pour l'ensemble de la Bretagne ? Le tableau suivant met en évidence les pourcentages de locuteurs que l'on obtient, en fonction des échelles géographiques et démographiques que l'on adopte comme référence :
Ceux qui sont à même de parler le breton sont déjà une minorité en Basse-Bretagne même : ils le sont encore plus sur l'ensemble de la région, puisqu'ils représentent moins de 10% de la population de la Région Bretagne et 6% seulement de la population dans la Bretagne historique à 5 départements. |
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| Bretagne et tabou |
Communication prononcée au forum Le Monde – Le Mans le 25 octobre 2003
Existe-t-il un
tabou breton ? Voilà une question qui peut sembler singulièrement
incongrue. En quoi pourrait bien consister un tel
« tabou » ? Quelles activités ou quelles paroles
pourraient donc être interdites aux Bretons ? Une telle hypothèse
paraît inconcevable. Pourtant, l'idée m'en est venue il y a dix ans,
alors que je procédais à une enquête dans un lycée public du Finistère
sur la pratique de la langue bretonne par les élèves et sur les
sentiments que leur inspirait leur bretonnité[1].
Je bénéficiais, pour mener cette étude, du soutien officiel de
l'administration de l'établissement, où j'enseignais, par ailleurs, les
sciences économiques et sociales. Mon enquête était donc parée de toute
les apparences de sérieux des démarches administratives officielles…
Pourtant, lorsque je présentai le thème de l'enquête dans les classes,
je constatai que bon nombre d'élèves ne pouvaient réprimer leur rire,
que d'autres rougissaient et que seuls quelques « bons
élèves » du premier rang, ne se départant pas de leur calme,
levaient la main pour poser telle ou telle question technique. Cela me
rappela immédiatement le comportement de ma propre classe de collège
lorsque, quelques années auparavant, nous reçûmes un cours d'éducation
sexuelle… Intrigué, je me demandai s'il n'existerait pas un lien
quelconque entre le refoulement sexuel et le refoulement linguistique
et identitaire de certains Bretons.
Au cours des
années qui suivirent, mes recherches ne firent que confirmer cette
intuition initiale, que je reformulai en termes de tabou, c'est-à-dire
d'opposition impur-sacré, d'interdits, de transgression, de loi du père
et de sécurité du groupe… Examinons, en premier lieu, ce qui alimente
cette interprétation, à savoir, si l'on peut dire, les « signes
extérieurs de tabou ».
Au xxe siècle, et
plus particulièrement au cours des Trente Glorieuses, les Bretons
s'interdisent toute une série de comportements, qui leur paraissent
relever de l'archaïsme. En fait, ce sont tous les attributs de leur
singularité qu'ils abandonnent ainsi, dans un vaste mouvement
d'imitation du modèle central français. Ils refoulent leur langue
maternelle, dont le nombre de locuteurs – évalué à environ un million
dans les années cinquante – diminue de 75 % en un demi-siècle. Ils
couvrent de crépi les façades en pierres de leurs maisons. Ils se
débarrassent de leur mobilier ancien, qui fait « plouc ». Ils
ne veulent plus entendre parler des danses traditionnelles. Ils
abandonnent la pratique de leur religion. Enfin, les agriculteurs
tournent résolument le dos aux méthodes culturales de papa et
bouleversent radicalement les paysages ruraux, en procédant à un
remembrement frénétique des parcelles cultivées. Certes, tous ces
changements s'inscrivent dans le cadre d'une démarche générale de
« modernisation » de la France ; toutefois, dans le cas
breton, le changement social, particulièrement brutal et rapide[2],
s'accompagne d'un vif sentiment de honte de soi qu'évoque ce témoignage
d'une agricultrice âgée d'une quarantaine d'années.
Quand j'étais à
l'école, petite, c'était presque la honte d'avoir un environnement
comme on avait à la maison. C'est-à-dire des parents qui bretonnaient,
qui nous parlaient toujours en breton. C'était… c'était vraiment…
c'était nul, quoi ! Aux yeux de tout le monde. Alors nous, on
sentait ça comme un défaut. Et puis il fallait le cacher. Donc on a
vécu en prenant ça un petit peu comme si c'était un abcès qu'il ne
fallait surtout pas montrer. (…) [C'était] comme quelqu'un qui a une bosse dans le dos.
[C'était] un handicap[3].
À partir des
années 1970, cependant, alors que les Bretons sont largement assimilés,
la plupart des attributs de leur singularité sont réhabilités sous
l'effet d'un double phénomène. D'une part, les objets que le peuple des
campagnes délaissait sont détournés de leur sens initial par la
bourgeoisie qui, les réutilisant, leur confère une valeur nouvelle.
D'autre part – et ce n'est pas sans lien[4]
–, un phénomène d'ethnic revival (selon l'expression d'Anthony Smith)
conduit, un peu partout en Europe et dans le monde, à revaloriser les
cultures minoritaires. Cet élan d'inversion symbolique conduit à
l'émergence de toute une série de mouvements de type nationaliste,
autonomiste ou régionaliste. Or, en Bretagne, il n'en est rien. Certes,
la Bretagne connaît une véritable effervescence ; cependant,
celle-ci n'a de traduction politique que pour quelques milliers de
personnes, qui ne parviennent pas à gagner la population à leurs vues.
Donc, si l'on admet l'hypothèse selon laquelle il existait un
« tabou » breton, une première facette de celui-ci – celle
qui était liée au mode de vie et à la culture – a en partie été levée à
partir des années 1970, tandis que sa seconde facette, politique,
demeure pleinement. À part une minorité militante, en effet, les
Bretons, pourtant désormais prompts à se targuer de leur spécificité,
n'osent pas lui donner de dimension politique.
Au-delà de ses
différentes facettes, cependant, quelle pourrait être l'origine d'un
tel tabou ? Il semble, en fait, que, de génération en génération,
les Bretons aient associé une image d'impureté à leur identité ;
ce en quoi ils ont été un peu aidés…
Les Bretons ont
longtemps été perçus en France comme des sauvages, certes incorporés à
la République, mais inassimilables par elle en raison de leur
arriération profonde. Balzac pensait qu'ils étaient « dépourvus de
combinaisons intellectuelles » et, globalement, on les identifiait
assez volontiers à des porcs…
Au xixe siècle, par
exemple, Flaubert parle du paysan breton qui va « retrouver sa
galette de sarrasin et sa jatte de bouillie de maïs cuite depuis huit
jours dont il se nourrit toute l'année, à côté des porcs qui rôdent
sous la table et de la vache qui rumine là sur son fumier, dans un coin
de la même pièce[5] ».
Pour Victor Hugo, « Les Bretons ne comprennent rien à la Bretagne.
Quelle perle et quels pourceaux[6] ! »
Les maisons de Fougères sont d'« affreux bouges où les cochons
vivent pêle-mêle avec les Bretons… il faut avouer que les cochons sont
bien sales »[7].
« Depuis que je suis en Bretagne », écrit-il, « je suis
dans l'ordure. Pour se laver de la Bretagne, il faut bien l'océan.
Cette grande cuvette n'est qu'à la mesure de cette grande saleté[8]. »
Au début du xxe siècle, un
panneau était apposé dans les écoles publiques de Bretagne, sur lequel
il était écrit : « Défense de cracher par terre et de parler
breton ! ». C'était l'époque à laquelle l'instituteur
accrochait un symbole honteux – qu'on appelait la « vache »
(et non pas le porc !) – au cou des enfants qui s'exprimaient en
breton à l'école, comme le rapporte Pierre-Jakez Hélias dans le
Cheval d'Orgueil :
La vache est
souvent symbolisée par un objet matériel, n'importe quoi : un
galet de mer, un morceau de bois ou d'ardoise que le coupable (!) doit
porter en pendentif autour du cou au bout d'une ficelle ; un sabot
cassé, un os d'animal, un boulon que le maître d'école remet au premier
petit bretonnant qui lui offense ses oreilles de fonctionnaire avec son
jargon de truandaille. Le détenteur de la vache n'a de cesse qu'il
n'ait surpris un de ses camarades en train de parler breton pour lui
refiler l'objet. Le second vachard, à son tour, se démène de son mieux
pour se débarrasser du gage entre les mains d'un troisième et ainsi de
suite jusqu'au soir, le dernier détenteur écopant de la punition.
Certains maîtres engagent même les enfants à se dénoncer mutuellement,
bien qu'ils enseignent dans leur classe qu'il est très vilain de
« rapporter ». Mais la règle ne vaut pas pour le délit de
bretonniser. Comprenne qui pourra[9].
Voici le
témoignage d'une institutrice retraitée sur la méthode d'enseignement
de sa propre institutrice dans les années 1925 à 1932 dans le canton de
Bourbriac (Côtes-d'Armor) :
Il y avait, à gauche de la classe, les
tableaux de lecture et, à droite, un autre tableau, sur lequel il y
avait deux dessins : d'un côté, un Breton en costume traditionnel,
mais pas du coin, [portant] bragoù bras[10] et botoù koad[11], et, de l'autre, un cochon. Sous le Breton,
[l'institutrice] écrivait le nom des enfants qui avaient parlé breton
et sous le cochon, le nom de ceux qui étaient sales. Nous pensions
BRETON = COCHON[12].
Quelques années
plus tard, en 1939, un film de Pierre Caron retrace les aventures de
Bécassine, la fameuse bonne à tout faire bretonne. L'affiche du film
représente l'héroïne dansant avec un goret. Cependant, la comparaison
avec les suidés ne s'arrête pas là. Après guerre et – au moins – jusque
dans les années 1970, les écoliers de France fredonnaient parfois une
chansonnette en cour de récréation, qui disait notamment :
« Les pommes de terre pour les cochons, les épluchures pour les
Bretons ». Beaucoup plus récemment, le 20 septembre 1992, le
président du groupe rpr
au Sénat, Charles Pasqua, ancien ministre d'État, agacé du vote très
européen des Bretons au référendum en vue de la ratification du traité
de Maastricht[13],
chantonne, le soir des résultats : « Les Bretons, c'est comme
les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient con[14]. »
De même, au milieu des années 1990, lors d'un entretien, la fille de la
personne que j'interviewe s'indigne : « Je suis allée à
Eurodisney il n'y a pas longtemps ; il y a des gens qui me
demandent comme ça : “Vous êtes d'où ?” “– Des
Côtes-d'Armor.” Et il y en a un qui dit : “Côtes de
porc !”… » Enfin, de nos jours, quand Charlie Hebdo se moque des Bretons, l'attribut qu'il leur
associe généralement est le porc[15]…
Bref, le porc semble être le totem des Bretons !
Le porc est le
symbole des tendances obscures, de l'ignorance, de la luxure et de
l'égoïsme ; et il me semble que, même si les Bretons ne se
considèrent évidemment pas tous comme des porcs, ils ont néanmoins été
marqués par l'image négative qui a été diffusée d'eux-mêmes. Ils ont
longtemps associé – et c'est toujours le cas aujourd'hui dans certains
milieux – leur singularité à quelque chose de sale, voire d'obscène.
Pour Jean-Jacques Kress, psychiatre alsacien exerçant à l'hôpital de
Brest, la honte de la langue maternelle a « partie liée avec la
sexualité dans ses avatars prégénitaux et génitaux en tant qu'elle
succombe au refoulement ; la honte est en rapport avec le retour
du refoulé, elle en est une trace affective. Dans la question qui nous
occupe, tout se passe comme si la langue d'origine se trouvait marquée
par cette connotation sexuelle, ce qui impose de la faire disparaître[16]. »
Toutefois,
l'obscurité bretonne au xixe
siècle – époque à laquelle beaucoup des clichés relatifs à la Bretagne
se sont cristallisés – ne se réduisait pas à l'obscénité de la
jouissance linguistique. Elle avait également une dimension
politique : assimilant un peu vite la Bretagne à la guerre de
Vendée, des auteurs, parmi les plus prestigieux, voyaient chez les
Bretons qui persistaient dans leur mode de vie un peu étrange les
adversaires du progrès, de la raison, de la Révolution et des Lumières[17]…
C'est ce qui a pu faire écrire à Victor Hugo qu'« en démontrant la
nécessité de trouer dans tous les sens la vieille ombre bretonne et de
percer cette broussaille de toutes les flèches de la lumière à la fois,
la Vendée a servi le progrès[18] »
ou à Balzac que : « Entouré de lumières dont la bienfaisante
chaleur ne l'atteint pas, ce pays ressemble à un charbon glacé qui
resterait obscur et noir au sein d'un brillant foyer[19]. »
Par-delà l'opposition de langue entre le breton, « instrument
barbare [des] pensées superstitieuses » et le français, chargé
« de transmettre au monde les plus sublimes pensées de la
liberté »[20],
se trouve l'opposition entre le progrès et la superstition, entre la
civilisation et la barbarie, entre l'homme libre et la bête humaine.
Peut-être l'une
des explications fondamentales de la faiblesse du mouvement politique
breton réside-t-elle dans le fait que les Bretons redoutent d'éveiller
le démon – ou le cochon – qui sommeille en eux ? Ayant
parfaitement assimilé le message de l'école républicaine, qu'ils
fréquentent particulièrement assidûment, ils craindraient que croquer
la pomme du patriotisme breton ne les ramène à leur état de barbarie
antérieur, à la sauvagerie d'où les a extraits la francisation ?
Ils risqueraient, en effet, ainsi de chuter du paradis lumineux de la
civilisation française vers « la vieille ombre bretonne[21] ».
Nous avons
évoqué, jusqu'à présent, l'impur, l'interdit et la transgression. Or,
ces « signes extérieurs de tabou » semblent en partie liés à
l'image du père. D'une part, en effet, ils ont largement été transmis
par le maître d'école, figure d'autorité qui évoque l'ancien pater
familias, dont la parole est
incontestable, comme en témoigne cette réflexion amusante de Jakez
Hélias enfant, dans le Cheval d'orgueil :
Les serviteurs de
Dieu et de la République sont donc nos maîtres, les seuls devant
lesquels il faille se découvrir quand on les rencontre n'importe où.
Les Blancs reconnaissent d'abord les premiers sans contestation aucune.
Nous, les Rouges, nous devons être les disciples fidèles des seconds[22].
D'autre part, et
surtout, l'État républicain lui-même, que ce tabou protège, est
longtemps perçu par les Bretons comme une sorte de lointain père
nourricier. C'est, selon André Siegfried, « le Deus ex machina, dont l'intervention souveraine est
sollicitée dès que quelque difficulté menace ; c'est le
dispensateur de la manne des subventions et des secours, c'est
l'arbitre qu'on appelle au moindre conflit, c'est le protecteur riche
et puissant, qui apporte l'argent dont on a besoin[23] ».
Ce rapport à l'État est-il, d'ailleurs, propre aux Bretons ? Selon
Bruno Étienne :
Le citoyen est
l'Homme d'un seul État – la République une et indivisible – (…) il partage un patrimoine commun : le
Panthéon, les dieux, les temples, la Loi, l'État, la langue qui
synthétise la culture, le sol, le sang, la terre et les morts ; un
État-Père, une patrie et une Nation-Mère, une matrie, nourrie du sang
impur de ses ennemis. Donc croire et parler sont les deux marqueurs
primordiaux de l'allégeance politique. La parole et la foi sont les
deux instruments du gouvernement légitime qui se présente comme naturel
et non idéologique[24].
Finalement,
l'État républicain représente-t-il seulement le père ? Ne
serait-il pas Dieu le père ?
André Siegfried
parle du rapport des Bretons du Trégor[25]
à la République – mais son propos vaut pour d'autres Bretons :
« ils n'aiment pas les prêtres ; quand ils les quittent,
c'est pour se jeter violemment dans le parti contraire. Mais même
alors, ils sont religieusement républicains, religieusement
anticléricaux[26] ».
Sans aller
toujours jusqu'à cette ferveur, la république en France évoque
néanmoins parfois une religion, et ce d'une façon assez frappante. Si
l'on se livre à une comparaison rapide (qui n'est d'ailleurs pas
nouvelle[27]),
l'État souverain — non dépourvu de réminiscences monarchiques —
hypostasié et sacralisé, en est le dieu. Son dogme est celui de l'unité
et de l'indivisibilité. Sa foi porte sur la grandeur de la France, dont
la vocation est universelle. Son événement fondateur est la révolution
française, « à vrai dire la seule » révolution qu'ait connue
l'humanité[28],
de laquelle tout découle et dont le culte est sans cesse ravivé. Son
sacrifice expiatoire est la décapitation de Louis xvi. Sa doctrine s'exprime
dans la laïcité, que chacun doit intérioriser. Enfin, si l'on pousse la
comparaison jusqu'au bout, cette religion est servie par un clergé, les
instituteurs, et glorifiée par des martyrs, les conscrits de la
République. Pour Claude Nicolet, en effet…
Il faut bien
admettre une ressemblance, ou une contamination, assez
troublante ; ces aventures de la temporalité, ces transferts et
ces correspondances entre l'ordre du monde et celui des consciences, ce
recours obstiné aux métaphores de la vie spirituelle, rappellent
dangereusement un air connu : celui de la Religion. La République
emprunte au sacré, voire au divin, ses mots, et peut-être plus que ses
mots. Ce n'est pour surprendre ni les républicains ni les historiens. À
toute une lignée des premiers, l'Être suprême a longtemps paru
nécessaire. Ceux-là mêmes qui ont nié et détrôné Dieu ont voulu — c'est
bien connu — instaurer un « culte » révolutionnaire, utiliser
au profit de la République les signes extérieurs d'un rituel. Pour
d'autres, la République elle-même, sous la double espèce de la Patrie
puis de l'Humanité, devient le sacré lui-même. Il n'est pas jusqu'aux
attributs juridiques que les constitutions lui assignent — « une,
indivisible, souveraine, imprescriptible » — qui ne témoignent de
cette invincible aspiration à l'absolu. Après quinze siècles de
catholicité toute-puissante, on ne fait pas facilement sa part à la
religion[29].
La République
française — pour partie parce qu'elle s'est largement forgée dans
l'opposition à « la catholicité toute-puissante » —,
présenterait donc, en creux, une dimension religieuse[30].
Ainsi, des
comportements impurs seraient-ils prohibés au nom d'une sorte de Père
sacré et la transgression ferait-elle chuter les coupables de la
civilisation vers la barbarie… Mais qu'est-ce donc qui pourrait donner
vigueur à un tel « tabou » ? Les mêmes éléments qui
donnent, d'après Émile Durkheim, leur force aux religions. À savoir,
d'une part, le fait que celles-ci relèvent, selon lui, d'une
transcendantalisation du sentiment collectif : « dieu et la
société ne font qu'un »[31].
Et, d'autre part, le fait que les religions préservent la société des
périls qui la guettent ; Durkheim montre, à cet égard,
« l'immunité des catholiques et surtout des juifs » face au
suicide[32] :
les religions fondées sur une tradition indiscutée fourniraient à leurs
membres une véritable sécurité émotionnelle. En revanche, d'après lui,
« l'affaiblissement progressif des préjugés collectifs et
coutumiers incline au suicide » ; d'où le fort suicide des
protestants, qui admettent le libre examen des textes sacrés[33].
Donc, selon moi,
le rôle de ce tabou auquel je fais allusion serait d'éviter toute mise
en cause des « préjugés collectifs et coutumiers » de nature
à affaiblir le groupe. Car, si l'on en croit Tocqueville, « pour
qu'il y ait société, et, à plus forte raison pour que cette société
prospère, il faut que tous les esprits des citoyens soient toujours
rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales ; et
cela ne saurait être, à moins que chacun d'eux ne vienne quelquefois
puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un
certain nombre de croyances toutes faites[34]. »
Parmi les « idées principales » et les « croyances
toutes faites » qui soudent les Français se trouvent la conviction
que, d'une part, leur nation – entièrement fondée sur une volonté
partagée (et non sur une culture) – a un rôle messianique à jouer et
que, d'autre part, la République française « une et
indivisible » est égalitaire parce que, indifférente à la
différence, elle est universaliste et ne reconnaît que des citoyens,
tous égaux. Cependant, la conception française de la république
« s'élève à la dimension d'un mythe » selon Odile Rudelle,
lequel « fonde l'identité d'un groupe qui y a recours pour
l'éducation de ses membres ou les fêtes qu'il organise. Si bien que le
mythe est le récit des origines qui dessine le cercle de fraternité qui
existe entre les membres du groupe »[35].
Envisager, ne
serait-ce qu'un instant, que la dérisoire[36]
singularité bretonne puisse éventuellement ne relever ni du folklore ni
de l'extrémisme (ou non seulement d'eux) mais d'un questionnement
théorique et politique sur les fondements de la nation et de la
république induirait nécessairement une part de doute à propos de ces
grandes idées françaises et de leur caractère fondamental de
« récit des origines ».
Peut-on, en
premier lieu, imaginer que la nation française ne soit pas fondée sur
les principes que la France proclame à la face du monde ? Que,
loin d'être uniquement fondée sur une volonté partagée, elle repose en
réalité largement sur une culture commune, forgée et imposée par le
pouvoir d'État ? Peut-on concevoir, en second lieu, que
l'indifférence à la différence et le refus affiché par la République
française de reconnaître l'existence de minorités sur son territoire,
loin de garantir l'égalité, soient des facteurs de discrimination parce
que la République n'est pas, elle-même, culturellement neutre ?
L'universalisme abstrait serait alors une duperie[37].
Ce serait impensable et indicible. Bref, ce serait tabou… Certes, la
réalité est moins figée que ce que je semble laisser entendre et
l'actualité conduit souvent à questionner les valeurs de la nation ou
de la république ; cependant, en France, sur cette question, la
vigueur des passions et la certitude d'avoir raison sont tels que le
débat intellectuel est parfois limité.
À la fin des
années 1990, deux tendances se dessinaient, qui m'ont amené à penser,
que l'on se dirigeait vers une levée du tabou d'État : d'une part,
l'évolution des mentalités qui se dessinait sur ces questions et,
d'autre part, un changement d'horizon, qui devenait de plus en plus
manifeste.
Depuis les années
1990, la Bretagne fait preuve d'un vif dynamisme culturel qui rencontre
un écho favorable bien au-delà de la péninsule. La musique bretonne
connaît un véritable succès et des albums « bretons » ou
« celtiques » figurent tous les mois au classement établi par
l'IFOP des vingt-cinq albums les plus vendus en France. Les festoù-noz[38] sont fréquentés par un public important. Les
festivals bretons sont parmi les plus fréquentés d'Europe (attirant
chaque année environ 500 000 personnes au Festival Interceltique
de Lorient et 150 000 personnes au festival des Vieilles Charrues,
à Carhaix). Le monde associatif breton est en constante ébullition.
Enfin, l'enseignement du breton se développe et, surtout, le rapport
des Bretons à leur langue s'est profondément réévalué. Ainsi 80 %
des Bretons se disent-ils favorables à l'enseignement de la langue
bretonne[39].
Cela s'inscrit dans un mouvement d'ensemble : au fil des
décennies, l'appréciation des cultures régionales par les Français
évolue en profondeur et les langues régionales, jadis considérées comme
des « patois » ne méritant que de disparaître, bénéficient
désormais d'un réel regain de faveur : selon un sondage réalisé
par l'IFOP en 1999, 78 % des Français se disent à présent
favorables à la reconnaissance des langues régionales[40].
Par ailleurs, les
relations entre les principes démocratiques et les revendications des
minorités font l'objet, depuis une vingtaine d'années, d'un débat
philosophique de haut niveau dans les pays anglo-saxons, dont on aurait
pu penser qu'il finirait par avoir un certain retentissement en France
et qu'il contribuerait, donc, à renforcer l'évolution des mentalités
déjà en cours. Ce débat, qui met aux prises – ou plutôt mettait aux
prises, car il tire à sa fin – les Liberals, ou « libéraux » (au sens
anglo-saxon du terme), et les Communitarians, ou « communautariens » (qui ne
sont pas ce qu'on appelle en France des
« communautaristes »), a abouti à une relative convergence de
vues en faveur d'une plus grande reconnaissance des droits
minoritaires. Peu de gens pensent toujours qu'il faut faire preuve
d'« indifférence à la différence » et, comme l'explique Will
Kymlicka, dorénavant « la charge de la preuve a été
transférée » :
Il n'appartient
plus désormais seulement aux partisans des droits minoritaires de
montrer que les réformes qu'ils proposent n'instaureront pas
d'injustices ; il appartient également aux partisans des
institutions « indifférentes à la différence » de montrer que
le statu quo n'est pas
injuste pour les groupes minoritaires[41].
Ce débat, qui
aboutit un relatif consensus dans les pays anglo-saxons, s'accompagne,
explique Kymlicka, d'une « tendance, dans les démocraties
occidentales à la plus grande reconnaissance des droits minoritaires,
soit sous la forme d'un multiculturalisme résultant de l'immigration,
soit sous celle d'une autonomie gouvernementale pour les minorités
nationales »[42].
La tendance concerne, selon lui, « quasiment toutes les
démocraties occidentales », à l'exception de la France. Mais on
aurait pu s'attendre à ce que la France s'ouvre à ce débat, compte tenu
du changement d'horizon qui est en train de se produire depuis quelques
années.
Un changement
d'horizon à plusieurs facettes est en cours. En premier lieu, l'État
français apparaît nettement
moins « divin » que par le passé. D'une part, parce qu'il
n'est plus « tout puissant ». On sait depuis l'échec de la
relance économique de 1982 qu'il ne peut plus mener une politique
économique tout seul. De plus, il a consenti d'importants transferts de
souveraineté à la Communauté européenne, qui ne font probablement que
commencer. En outre, la puissance des grandes firmes transnationales
lui porte ombrage, ainsi qu'aux autres États. D'autre part, l'État
paraît moins « sacré » : la multiplication récente des
« affaires » mettant en cause l'honnêteté de membres de la
classe politique française et la propagation de l'idée selon laquelle
l'État ne parvient plus à faire régner l'ordre sur la totalité de son
territoire minent son prestige et sa sacralité.
En deuxième lieu,
l'horizon vécu des
Français s'élargit au-delà des frontières françaises. Ils voyagent pour
leurs loisirs, vont étudier à l'étranger, en particulier en
Europe ; ils peuvent donc découvrir concrètement d'autres modes de
vie que le leur et d'autres modèles de société que le modèle français.
Or, les pays européens accordent pratiquement tous une certaine forme
d'autonomie à leurs régions, ce qui pourrait donner des idées aux
jeunes Français en déplacement.
En troisième
lieu, l'horizon pensé
s'étend plus que jamais au monde entier. On voit apparaître, en France
comme ailleurs, une véritable conscience planétaire. Tous les grands
enjeux contemporains – qu'ils concernent l'écologie, l'économie, la
protection sociale, la sécurité ou la culture – sont désormais
ressentis comme globaux et non plus simplement nationaux. La vie
quotidienne le rappelle sans cesse, que ce soit par les délocalisations
d'entreprises, les crises agricoles, les diverses formes de pollution
de l'environnement, les phénomènes migratoires incontrôlés ou les
nouvelles formes de luttes sociales.
Cette extension
de l'horizon de pensée et de vie me semblait, il y a quelques années,
de nature à aller dans le sens d'une levée du tabou d'État. Or, il
semble que l'on se dirige plutôt aujourd'hui vers un retour à
l'autorité.
Sauf
dans le domaine de la vie privée, en effet, on observe depuis quelques
années un retour général des Français aux valeurs traditionnelles
d'ordre et d'autorité. Cela apparaît dans de nombreuses enquêtes.
Ainsi, dès 2000, les résultats français de la troisième enquête
européenne sur les valeurs montrent que la proportion de personnes qui
considèrent qu´il faudrait « respecter davantage l´autorité »
est passée de 60 % en 1981 à 69 % en 1999, l'évolution étant
particulièrement nette chez les jeunes de 18 à 26 ans, chez qui on
passe de 41 % de réponses favorables à l'autorité en 1981 à
61 % en 1999[43].
Depuis
lors, la tendance s'est renforcée et divers sondages récents montrent,
par exemple, que la proportion de Français qui considèrent que les
« juges sont trop indulgents à l'égard des petits
délinquants » est passée de 40 % à 72 % entre 1997
et 2002 ou que la part des Français qui pensent que « l'école
devrait donner avant tout le sens de la discipline et de
l'effort » est passée de 51 % à 65 % aux mêmes dates[44].
Ce
retour aux valeurs traditionnelles et à l'État-nation se rencontre
également dans le monde politique, qu'il soit de gauche ou de droite.
D'une part, la gauche se regroupe autour des « valeurs
républicaines », du rôle de l'État et d'un refus nouveau de la
décentralisation – voire, peut-être, de l'Europe. De l'autre, la droite
met en cause l'esprit de mai 1968 et le laxisme et vante le goût
de l'effort. Enfin, gauche et droite se retrouvent dans un consensus en
faveur d'une laïcité non seulement réaffirmée mais renforcée, dans le
refus du « communautarisme », la lutte contre l'immigration
clandestine et la lutte contre l'insécurité.
Comment
analyser cette tendance générale ? Il est difficile de l'expliquer
en deux mots. Pour certains, il s'agirait tout simplement d'un
phénomène cyclique. Telle est, par exemple, l'opinion d'un chef
d'entreprise que j'ai interviewé l'an dernier.
Sur une période
longue, l'État joue son rôle, avec des moments de plus ou moins grande
fermeté ou de plus ou moins grand laisser-aller. Là, je pense qu'on va
assister à un retour de balancier dans les deux, trois ans qui
viennent, avec une plus grande fermeté, parce qu'il me semble que les
deux ou trois dernières années, on était parti sur un plus grand
laisser-aller. Donc, faudrait-il renforcer l'autorité de l'État ?
La réponse, aujourd'hui, c'est oui, mais si vous me posez la question
dans deux ou trois ans, ce sera peut-être non. Mais aujourd'hui, ce
serait plutôt oui[45].
On
peut penser également – et c'est mon hypothèse – que le retour à
l'État, à l'autorité et aux valeurs traditionnelles est dû à de la
peur. Peur des difficultés économiques et sociales, de la
mondialisation, des suites du 11 septembre et, plus largement,
peur de la nouveauté. Face à un monde qui semble changer très
rapidement et prendre des directions inconnues et menaçantes, le choix
des Français serait de se tourner vers les valeurs du passé, parfois un
peu enjolivées. Tout cela serait plutôt favorable au maintien, voire à
un raffermissement – au moins provisoire – des tabous.
Que pourrait
être, éventuellement, une levée de ce « tabou d'État » que
j'ai évoqué ? En premier lieu, elle pourrait consister à
considérer que les questions d'identités ou de minorités ne sont pas
une menace pour la démocratie et les valeurs universalistes mais un
défi qui leur est lancé. En effet, contrairement à une opinion très
largement diffusée, le communautarisme – c'est-à-dire l'idée selon
laquelle il serait souhaitable et possible d'assurer la coexistence de
communautés séparées au sein d'un même espace politique sous l'autorité
d'un pouvoir plus ou moins lointain – est extrêmement peu répandu en
France et dans l'ensemble des pays occidentaux. La plupart des groupes
ethnoculturels ne veulent, en effet, nullement mettre en cause les
principes démocratiques mais se les voir appliquer à eux-mêmes !
Ils considèrent que les États et les institutions théoriquement neutres
qui sont chargés de garantir l'égalité des citoyens ne sont en fait pas
neutres mais juges et parties. Comme l'explique Charles Taylor :
« Le reproche est que l'ensemble prétendument neutre de principes
de dignité politique aveugles aux différences est, en fait, le reflet
d'une culture hégémonique. (…) Par conséquent, la société prétendument
généreuse et aveugle aux différences est non seulement inhumaine (parce
qu'elle supprime les identités) mais aussi hautement discriminatoire
par elle-même, d'une façon subtile et inconsciente[46]. »
[1] Le Coadic, Ronan, « Principaux résultats d'un sondage réalisé auprès des élèves du lycée de l'Élorn à Landerneau », Ar Falz, n° 82-83, 1er trimestre 1994, pp. 20-30.
[2] Selon les auteurs d'un rapport récent sur les raisons du niveau exceptionnellement élevé du suicide en Bretagne dans les années 2000, la brutalité du changement social survenu dans les décennies passées aurait généré chez les Bretons un « sentiment d'incertitude et d'insécurité » qui serait à l'origine de la vive augmentation du suicide dans la péninsule. Cf. Barbançon, Yannick (dir.) La sursuicidité en Bretagne. Contribution à une explication socio-culturelle. Recherche multidisciplinaire. Mutualité Française Bretagne, novembre 2002.
[3] Aline, agricultrice née en 1961, in Le Coadic, Ronan, L'Identité bretonne, Rennes, Presses universitaires de Rennes et Terre de Brume, 1998, p. 197.
[4] Dans la mesure où l'initiative en revient aux élites culturelles des minorités et non aux milieux populaires.
[5] Flaubert, Gustave, Voyage en Bretagne, Par les champs et par les grèves, présentation par Maurice Nadeau, Paris, Éditions Complexe, 1989, pp. 197-198.
[6] Lettre de Victor Hugo à Louis Boulanger, citée in Balcou, Jean et Le Gallo, Yves, Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1987, tome II, p. 13.
[7] Hugo, Victor, En voyage, œuvres complètes, tome II, p. 52, cité in Corbel, Pierre, La figure du Gallo, thèse pour le doctorat de troisième cycle de sociologie, Université de Paris-x Nanterre, 1984, tome III, p. 39.
[8] Lettre de Victor Hugo écrite le 25 juin 1836 de Saint-Malo, citée par A. Dupouy, Michelet en Bretagne, Journal d'août 1831, Paris, Horizons de France, 1947, pp. 152-153.
[9] Hélias, Pierre Jakez, Le Cheval d'orgueil, Paris, Plon, Terre humaine/Poche, 1975, réédition de 1982.
[10] Pantalon bouffant caractéristique du costume traditionnel masculin de Cornouaille.
[11] Sabots de bois.
[12] An Du, Klaoda, Histoire d'un interdit, le breton à l'école, Lesneven, 1992, Hor Yezh, p. 38.
[13] 59,85 % de « oui » en Bretagne, pour une moyenne française de seulement 51,01 % des suffrages exprimés.
[14] Cojean, Annick, « Un “oui” breton et massif », Le Monde, 1er octobre 1992, pp. 1 et 10.
[15] De même, Claude Allègre, ancien ministre de l'éducation de Lionel Jospin, apprenant en mai 2001 que son successeur, Jack Lang, va signer une convention d'intégration des écoles Diwan à l'enseignement public, aurait déclaré pour marquer sa désapprobation qu'« il est plus utile de former des informaticiens en anglais que des porchers en breton ». Du moins est-ce ainsi que ses propos ont été rapportés par Jean-Yves Le Drian, président du groupe socialiste au Conseil régional de Bretagne, dans Marianne n ° 216, 11 juin 2001, p. 36. Il semble, cependant, que Claude Allègre ait en réalité parlé de « bergers » et non pas de « porchers »…
[16] Kress, Jean-Jacques, « Changement de langue et traumatisme psychique », Psychologie médicale, 1984, 16, 8, pp. 1369-1373.
[17] Ce qui – est-il besoin de le préciser ? – relève de l'ethnocentrisme, ainsi que d'une profonde méconnaissance de la réalité locale. C'est en effet dans la région de Bretagne la plus fidèle à sa langue et à ses spécificités culturelles que le progressisme politique est le plus vif. Cf. Le Coadic, Ronan, Campagnes rouges de Bretagne, Morlaix, Skol Vreizh, 1991.
[18] Hugo, Victor, Quatrevingt-treize, préface d'Yves Gohin, Paris, Gallimard, 1979, p. 251.
[19] Balzac, Honoré de, Les Chouans, Paris, Gallimard 1972, pp. 39-40.
[20] Citations extraites du Rapport et projet de décret, présentés au nom du Comité de salut public sur les idiomes étrangers et l'enseignement de la langue française par Bertrand Barère, 1 791.
[21] Hugo, Victor, Quatrevingt-treize, op. cit., p. 251.
[22] Hélias, Le Cheval d'orgueil, op. cit., p. 229.
[23] Siegried, André, Tableau politique de la France de l'Ouest, Présentation Pierre Milza, Paris, Imprimerie Nationale Éditions, 1995, p. 292.
[24] Étienne, Bruno, Une Grenade entrouverte, Paris, Éditions de l'Aube, 1999, p. 112.
[25] Région de l'est du Finistère et de l'ouest des Côtes-d'Armor.
[26] Siegfried, André, Tableau politique de la France de l'Ouest, op. cit., p. 221.
[27] Ernest Renan parlait déjà d'« Église jacobine ».
[28] D'après Nicolet, Claude, L'idée républicaine en France (1789-1924), Paris, Gallimard, 1994, p. 497.
[29] Nicolet, Claude, L'idée républicaine en France, op. cit., pp. 498-499.
[30] Il n'est pas anodin de noter qu'il en est de même du nationalisme. « Le xviiie siècle ouest-européen marque l'aube de l'âge du nationalisme, mais aussi le crépuscule des formes de pensée religieuses », note en effet Benedict Anderson, selon qui, « pour comprendre le nationalisme, il faut l'aligner non sur des idéologies politiques que l'on embrasse en connaissance de cause, mais sur les systèmes culturels qui l'ont précédé, au sein desquels — ou contre lesquels — il est apparu. » (Anderson, Benedict, L'imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996, pp. 25-26).
[31] Durkheim, Émile, Les Formes élémentaires de la pensée religieuse, Paris, 1912, p. 295.
[32] Durkheim, Émile, Le suicide. Étude de sociologie, Paris, PUF, 1986 (première édition, 1897), pages 149 à 160.
[33] Durkheim, Émile, Le suicide, op. cit., p. 162.
[34] Tocqueville, Alexis de, De la démocratie en Amérique, Il, Ed. UGE, « 10/18 ».
[35] Rudelle, Odile, « La République aujourd'hui, mythe ou processus », Les Cahiers du CEVIPOF, n° 16, mai 1997, consultable sur le site du CEVIPOF à l'adresse www.cevipof.msh-paris.fr/publications/cahier16.htm#top
[36] « Est dérisoire aux yeux de l'Autre, c'est-à-dire futile et sans conséquence, cela même qu'il a contribué à futiliser mais dont il sent que la menace ne pèse pas encore sur lui », écrit Edouard Glissant dans Le Discours antillais, Paris, Éditions du Seuil, 1981, p. 55.
[37] « L'universel abstrait nous défigure » écrit Glissant. Cf. Le Discours antillais, op. cit., p. 14.
[38] « Fêtes de nuit » traditionnelles adaptées au goût du jour.
[39] Selon un sondage sur la pratique du breton réalisé auprès de 2 500 personnes par l'institut tmo Ouest en mars-avril 1997, pour Le Télégramme et France 3 Ouest, publié dans Le Télégramme du 12 au 13 avril 1997, en dernière page.
[40] Sondage réalisé par l'IFOP les 25 et 26 juin 1999 par téléphone selon la méthode des quotas auprès de 944 personnes et publié dans VSD le 1er juillet 1999.
[41] Kymlicka, Will, « Les droits des minorités et le multiculturalisme : l'évolution du débat anglo-américain », in Kymlicka, Will et Mesure, Sylvie (dir.), Comprendre les identités culturelles, Paris, Puf, 2000, pages 159-160.
[42] Kymlicka, idem, p. 158.
[43] Bréchon, Pierre et Schweisguth, Etienne, « Les Français sont de plus en plus attachés à la liberté privée et à l´ordre public », Le Monde, 16 novembre 2000.
[44] D'après une enquête réalisée par la Sofres les 23 et 24 janvier 2002 pour La Fondation Jean-Jaurès et le Nouvel Observateur auprès d'un échantillon national de 1 000 personnes, représentatif de l'ensemble de la population âgée de 18 ans et plus. Méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage PCS) et stratification par région et catégorie d'agglomération.
[45] Jacques, chef d'entreprise né en 1955, Ille-et-Vilaine. Entretien inédit mené en 2002.
[46] Taylor, Charles, Multiculturalisme. Différence et démocratie, Paris, Flammarion, 1994, p. 63.
[47] Résolution 2 200 A (xxi) de l'Assemblée Générale des Nations Unies du 16 décembre 1966.
[48] Cet article stipule que : « Dans les États où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant à ces minorités ne peuvent être privées du droit d'avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion, ou d'employer leur propre langue. »
[49] Le juriste Guy Carcassonne se félicite de cette décision en ces termes : « Toutes les nations n'ont pas la même histoire. Il faut donc à la fois se résigner à ce que certaines d'entre elles recherchent dans le droit des minorités la garantie d'une égalité réelle, et se réjouir que la France n'en ait pas besoin. » (Carcassone, Guy, « Égalité devant la loi », in La Déclaration universelle des droits de l'homme, textes rassemblés par Mario Bettati et alii, Paris, Gallimard, 1998, p. 57).