TABLE DES MATIERES
CHAPITRE I. - LES MEILLEURS RECUEILS DE CHANSONS BRETONNES
1.Avant le Barzaz Breiz
2.Le Barzaz Breiz
3.Les Cantiques de l'abbé Henry
4.Bourgault-Ducoudray et Quellien
5.MM. Duhamel et Vallée
6.Autres recueils
CHAPITRE II. - LA FORME DES CHANSONS
1.L'origine des chansons bretonnes
2.Comment classer les chansons bretonnes
3.Les modes de la musique bretonne
4.Les rythmes
5.Liste des airs bretons les plus connus
6.Un mot au sujet des chansons de Haute-Bretagne
CHAPITRE III. - LA MUSIQUE DES DANSES BRETONNES
1.Histoire
2.La bombarde
3.Le biniou
4.Forme de la musique des danses bretonnes
CHAPITRE IV. - RELATIONS ENTRE LA MUSIQUE POPULAIRE ET LA MUSIQUE SAVANTE
1.Accompagnement des chansons populaires
2.Sujets, tonalités et rythmes des chansons populaires
employés dans la musique savante
CHAPITRE V. - LA MUSIQUE BRETONNE PAR RAPPORT A LA MUSIQUE DES PAYS CELTIQUES OUTRE-MANCHE
1.Instruments de musique celtiques : biniou écossais,
irlandais ; harpe galloise
2.Chansons galloises - Eisteddfodau. - Penillion
3.Chansons écossaises. Musique des îles Hébrides.
La gamme pentatonique
4.Chansons irlandaises. Les "Irish Melodies" de Thomas
Moore
LES MOTS DE LA MUSIQUE
LES MEILLEURS RECUEILS
DE CHANSONS BRETONNES
1. AVANT LE BARZAZ BREIZ
La musique bretonne est très ancienne, aussi ancienne que la
langue bretonne et que la culture celtique. La musique bretonne existe
depuis
qu'existe un peuple breton. Et la même chose se produit avec
tous les peuples, parce qu'il n'existe aucun peuple sans une musique
bien
à lui.
Mais la musique bretonne est restée très longtemps uniquement
orale, et nous ne connaissons pas grand'chose au sujet de cette musique
avant
le XIXème siècle et le Barzaz Breiz (1839).
Le premier livre breton qui contienne des chansons était le
"Doctrinal
ar Christenien", publié à Morlaix en 1628. Ce livre est maintenant
introuvable; un exemplaire se trouve chez M. Ernault, professeur
honoraire
de l'Université de Poitiers, directeur de la Grande Confrérie
du
Breton. C'est La Villemarqué qui avait donné ce précieux
livre à M. Ernault. L'impression des airs est très mauvaise
(en plain-chant) et
difficile à
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lire. L'un de ces airs, "Kantik diwar-benn kavidigez delwenn an
Itron
Santez Anna" (Cantique au sujet de la découverte de la statue de
Sainte Anne), retrouvée par Nikolazig, a été arrangée
et publiée par le célèbre compositeur Ladmirault.
Les paroles ont été publiées et
traduites par M. Ernault, notre grand linguiste.
Ensuite, nous ne connaissons pas d'autre air breton jusqu'au XIXè
siècle, sauf un manuscrit conservé à la bibliothèque
de Quimper, et qui a
été écrit au début du XVIIIè siècle.
Il ne comporte que des cantiques.
Je ne sais pas s'il y avait des airs dans le recueil de cantiques
publié
en 1650 par le Père Marzin, disciple du Père Maunoir, et
appelé "Hent
ar Baradoz" (Le Chemin du Paradis) ou "Ar Vuhez Kristen"(La vie
chrétienne)
(Quimper-Corentin, 1650 et 1689). Ce livre est maintenant
introuvable, nous ne le connaissons que par la "Bibliographie Bretonne"
de Levot (1852-1857) ou par l'"Essai sur la Langue Bretonne"
de La Villemarqué (publié au début du Dictionnaire
Français-Breton de Le Gonidec).
En 1726, plusieurs cantiques furent publiés par Charles Le Briz
(à Brest, édition Malassis, réédité
en 1784). Je ne crois pas qu'il y ait eu des
airs dans ce recueil, car il a été réédité
encore au XIXè siècle et, dans l'exemplaire que j'ai vu à
la bibliothèque de Rennes, les airs ne figurent
pas.
En 1800 fut publiée une grammaire bretonne par un prêtre
expatrié, l'abbé Dumoulin (1741-1811) : "Grammatica Celtica",
Prague. A la fin
du livre figurent cinq chansons avec les airs : trois cantiques et
deux chansons. Comme on le voit, il n'y avait pour ainsi dire pas de
musique
bretonne écrite. Il a fallu attendre le Barzaz Breiz.
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2- LE BARZAZ BREIZ
C'est en 1839 que fut publié ce chef-d'oeuvre. Théodore
Hersart de la Villemarqué (Kermarker) était né en
1815. Ses parent habitaient
Quimperlé. Sa mère, Marie-Ursule Feydeau de Vaugien (1776-1847),
la Bonne Dame de Nizon, parlait breton. Enfant, Kermarker vivait au
milieu des enfants des fermiers de ses parents, et il entendit leurs
charmantes chansons. Plus tard il alla à Paris, où il fut
élève de l'Ecole des
Chartes. Il vécut plusieurs années à Paris ; mais
il revenait souvent chez lui, et il étudiait la langue et la
littérature
bretonnes. La littérature écrite
était très mince à cette époque. Mais le
trésor des chansons bretonnes était d'une grande richesse,
transmis oralement de génération en
génération depuis les temps anciens jusqu'au début
du XIXè siècle. Les chansons laides, stupides ou obscènes
de la Capitale n'avaient pas
encore pris leur place dans les campagnes. Il y avait une moisson
abondante
à récolter avant qu'elle ne soit pourrie et dévastée
par la pluie et
le mauvais temps venant de l'Est. Kermarker fut un moissonneur
remarquable,
et son chef-d'oeuvre, le Barzaz Breiz (Chants populaires de la
Bretagne), éleva la langue bretonne au rang des langues littéraires.
Il fut réédité en 1846 et 1867, et enrichi de nouvelles
chansons à chaque
fois. Kermarker devint très célèbre, et son livre
fut traduit dans de nombreuses langues étrangères. L'écrivain
français George Sand dit qu'elle
trouvait "Droukkinnig Neumenoiou" plus beau que l'Illiade. En 1858
Kermarker fut nommé à l'"Académie des Inscriptions
et
Belles-Lettres". Il a écrit en outre
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plusieurs oeuvres agréables à lire et d'une grande valeur pour l'histoire et la langue de la Bretagne (1).
Mais, en 1867, il lui fut reproché que les chansons du Barzaz
Breiz n'étaient pas authentiques, et qu'il les avait composées
lui-même. Son plus
grand adversaire fut Luzel, qui a publié d'autres recueils :
"Gwerziou Breiz-Izel" et "Soniou Breiz-Izel". Kermarker fut meurtri de
ces
attaques, mais il ne répondit rien. Il continua de travailler
pour la littérature bretonne. Il mourut au Manoir de Keransker,
près de Quimperlé,
en 1895.
Il est vraisemblable que les chansons du Barzaz Breiz étaient
de vraies chansons populaires, mais arrangées et embellies de plusieurs
façons
par le savant auteur. Les airs, par contre, n'avaient pas été
composés par Kermarker, qui ne connaissait rien à la musique.
Il avait entendu ces
airs quand ils lui avaient été chantés par des
gens de la campagne ; il se souvenait des airs, et il les avait chantés
devant ses camarades, parmi
lesquels se trouvaient plusieurs musiciens. C'est eux qui écrivirent
les airs qui furent imprimés à la fin du Barzaz Breiz. Nous
connaissons leurs
noms. Pour la première édition, c'est Jules Schaeffer
qui les écrivit. Nous ne savons rien sur lui, sauf qu'il était
membre de l'Académie royale
de Musique et membre de la Société des Concerts du Conservatoire,
Opéra. C'est Kermarker lui-même
(1) Autres oeuvres de Kermarker : "Contes populaires des A nciens
Bretons"
(1842), "Poèmes des bardes bretons du VIe siècle " (1850),
"La Légende Celtique
en Irlande, en Cambrie et en Bretagne" (1859), "Myrddhin ou
l'Enchanteur
Merlin" (1861), "Le Grand Mystère de Jésus" (1865), "Poèmes
bretons du
Moyen-Age" (1879), "La Légende de St-Gurthiern" (1880).
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qui le dit dans la préface de son livre. En 1846, il fut aidé
par Aodren de Kerdrel. Aodren de Kerdrel (1815 - 1889), ancien élève
de l'Ecole
des Chartes en même temps que Kermarker, était journaliste,
écrivain et homme politique. Il fut député à
l'Assemblée Constituante (1848), à
l'Assemblée Législative (1849), et plus tard à
l'Assemblée Nationale (1871) et au Sénat. Il fut aussi un
des chefs de la Droite. En 1867,
Kermarker fut aidé, pour les airs, par Sigismond Ropartz, le
père de M. Guy Ropartz, le célèbre compositeur, et
par Thielemans. C'est
Sigismond Ropartz qui écrivit « Istor Kêr Gwengamp
» (Histoire de la Ville de Guingamp) (1851), et les paroles du choeur
« An Div
Vreizh » (Les deux Bretagnes), chanté pendant l'Assemblée
Panceltique qui s'est tenue à Saint-Brieuc en 1867. C'est Thielemans
qui avait
composé les airs de ce célèbre choeur. Thielemans
était l'organiste de l'église Notre-Dame de Vrai Secours
de Guingamp.
Dans la dernière édition du Barzaz Breiz (1867) se trouvent 73 airs.
Ainsi qu'il a été dit, Kermarker ne pouvait pas composer
les airs, car il ne connaissait pas la musique. Ce sont donc de vrais
airs
populaires, et
de plus ils montrent très bien l'esprit de la musique bretonne
: ligne mélodique, modes, rythme, etc.
3. LES CANTIQUES DE L'ABBE HENRY
Trois ans après le Barzaz Breiz fut publié un recueil
de cantiques, "Kanaouennou santel dilennet ha reizet evit Escopti
Kemper,
gand an
toniou war
(2) Il a été réédité plusieurs fois ensuite, mais il n'y a pas de chanson ni d'air nouveau dans ces éditions
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gan-plen mentet, Sant-Briek e ti L. Prud'homme, Mouler ha Leorier,
1842"
(Chansons saintes choisies et corrigées pour l'évêché
de
Quimper, avec les airs en plain-chant mesuré, Saint-Brieuc,
chez L. Prud'homme, Imprimeur et Libraire, 1842)
L'auteur était l'abbé Henry (1803 - 1880), prêtre
de l'évêché de Quimper, qui fut aumônier de l'hôpital
de Quimperlé, pendant
quarante-quatre ans. C'était un ami de Kermarker, qui écrivit
la préface des Chansons Saintes. L'abbé Henry avait aussi
collaboré avec
Kermarker pour corriger la langue du Barzaz Breiz.
À la fin du livre se trouvent les airs, avec une étude
en breton au sujet du plain chant mesuré, qui était courant
au XIXe siècle pour les
chansons religieuses. Cette étude est précieuse, parce
que l'abbé Henry essaie de traduire en breton les mots employés
en musique (par
exemple : bé-blôt pour « bémol » ;
bé-kornek pour « bécarre » ; greunen pour «
note », etc.).
Parmi ces airs on trouve parfois des airs bretons anciens (par
exemple
: « Eled an eñv, deut d'an douar »), parfois des airs
français (par
exemple : l'air de la romance « Combien j'ai douce souvenance
» (4), parfois les airs du cérémonial latin un peu
modifiés («O filii», «Dies
irae», etc).
On trouve plusieurs airs publiés dans le Barzaz Breiz en 1839
dans le livre de l'abbé Henry, qui indique souvent d'où vient
l'air. Cependant
quelques airs qui n'avaient pas été publiés par
Kermarker avant l'année 1846, ou 1867, se trouvent dans le livre
de l'abbé Henry, publié en
1842. Souvent les airs sont un peu différents entre le Barzaz
Breiz et les Chansons Saintes, ce qui montre que Kermarker n'a pas
recopié
les
airs publiés par l'abbé
(4) Les paroles de cette romance ont été écrites par Chateaubriand.
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Henry. Il a chanté ces airs à ses amis, exactement comme
il les avait entendus. On sait qu'il y a plus d'une façon de chanter
une chanson
populaire. Kermarker et l'abbé Henry avaient souvent entendu
des versions différentes. Le livre de l'abbé Henry est maintenant
très rare (il a
été réédité en 1865). Mais la plupart
des airs de l'abbé Henry se retrouvent dans des recueils de chansons
religieuses publiés plus tard dans
les évêchés de Quimper, Saint-Brieuc et Vannes.
Dans les dernières éditions est employée la notation
d'aujourd'hui.
On peut comparer sous plusieurs aspects les Chansons Saintes
bretonnes
avec les airs utilisés autrefois pour chanter les fêtes des
saints
bretons dans les évêchés de Bretagne (Saint Brieuc,
Saint Guillaume, etc). On les chantait sur des airs différents du
chant grégorien. On les
écrivait en plain-chant mesuré (le chant grégorien
n'est pas mesuré). On les trouvera dans les livres de messe publié
avant la refonte du
plain-chant effectuée par le pape Pie X, au début du
XXè siècle. Ces airs sont très proches de ceux des
chansons bretonnes publiées dans «
Doctrinal ar Christenien » en 1628
4- BOURGAULT-DUCOUDRAY ET QUELLIEN
Kermarker et l'abbé Henry n'étaient pas des musiciens
de métier. En revanche, Bourgault-Ducoudray était un compositeur
célèbre, né à
Nantes en 1840, professeur d'Histoire de la Musique au Conservatoire
de 1878 à 1908, mort en 1910, qui écrivit
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de nombreux opéras et symphonies remarquables (symphonies : "Le
Carnaval d'Athènes", "Rhapsodie Cambodgienne", "Chant
Laotien" ; Choeurs : "La Conjuration des Fleurs", "Jean de Paris",
"Hymne à la Patrie", "Symphonie Religieuse" ; Opéras :
"Thamara", "Michel Columb", "Myrdhin", "Bretagne").
Mais il restera surtout connu à l'avenir pour avoir publié
trois recueils immortels : "Trente Mélodies populaires de Grèce
et d'Orient"
(1876), "Trente Mélodies populaires de Basse-Bretagne" (1885),
"Quatorze Mélodies Celtiques" (1909).
Bourgault-Ducoudray avait été envoyé en Grèce
et en Turquie par le gouvernement français pour étudier la
musique des pays d'Orient. Il
recueillit de nombreuses belles chansons, et il en publia trente, avec
un très bel accompagnement qu'il avait composé lui-même.
En guise de
préface il avait écrit une étude très savante
sur la musique de Grèce et surtout sur les modes de la musique grecque
ancienne, qui n'étaient
connus à cette époque que de quelques savants. Il donna
également des conférences, à Paris, au sujet de la
musique grecque. Un jour que
Charles Collin, célèbre organiste de la Cathédrale
de Saint-Brieuc, écoutait une conférence de Bourgault-Ducoudray,
il lui dit qu'il n'était pas
nécessaire d'aller si loin pour entendre les modes de la musique
grecque, et qu'il suffisait de se rendre en Basse-Bretagne (5).
(5) Cette anecdote m'a été contée par M. Julien Collin, le fils de Charles Collin, membre de la plupart de nos associations bretonnes.
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Quoi qu'il en soit, Bourgault-Ducoudray vint en Bretagne en 1881. Il
quitta Paris en août, et il passa par Rennes, Lamballe, la Saudraie
(en
Penguilly), Saint-Brieuc, Guingamp, Belle-Isle-en-Terre, Bégard,
Pédernec, Quimper, Châteauneuf-du-Faou, Carhaix, Le Huelgoat,
Morlaix,
Saint-Pol-de-Léon, Roscoff, l'île de Batz, Trémel,
Plestin, Pontivy, Guéméné, Le Faouet, Quimperlé
et Nantes. Pendant qu'il se trouvait à
Quimperlé, il alla à Keransker, chez Kermarker, qui chanta
devant lui "Kantik ar Baradoz" (cette chanson, si belle, fut rééditée
par
Ducoudray, et sous une forme plus juste). Le voyage de
Bourgault-Ducoudray
dura deux mois. Il avait recueilli de nombreuses chansons et
gwerzes, mais il ne publia que trente chansons sous le titre "Trente
Mélodies Populaires de Basse-Bretagne" (1885). Pour chaque chanson
figuraient les paroles, avec une traduction française par François
Coppée, et la mélodie avec un accompagnement composé
par
Bourgault-Ducoudray. Le recueil de Ducoudray représente un choix
de première qualité. Les arrangements sont brillants ; les
airs sont
empreints de douceur et de calme, particulièrement inspirés.
Mais il faut avouer que les paroles bretonnes sont souvent quelconques.
Et en ce
qui concerne la traduction française, fort belle au demeurant,
c'est la traduction de François Coppée, mais trop souvent
elle n'a rien à voir
avec les paroles bretonnes. De la poésie entièrement
composée par le célèbre poète français,
et rien de plus
Bourgault-Ducoudray publia aussi, un an avant sa mort, un choix de
chansons
galloises, écossaises et irlandaises sous le titre "Quatorze
Mélodies Celtiques".
Quatre ans après les Trente mélodies bretonnes
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publiées par Ducoudray fut publié un autre recueil de
musique bretonnes : "Chansons et Danses des Bretons", par Narcisse
Quellien
(1848-1902). Je parlerai dans un autre chapitre de la quatrième
partie de son livre, consacrée aux danses bretonnes. Dans la première
se
trouve une étude sur les chansons bretonnes, étude importante,
mais qu'on ne peut pas comparer à celle de Ducoudray. La deuxième
partie
comprend les paroles des chansons recueillies par Quellien (6). Dans
la troisième partie on trouve les airs.
5. MM. DUHAMEL ET VALLEE
A la fin du XIXè siècle, la musique bretonne était
bien connue. Beaucoup de chants avaient été publiés.
Les modes grecs, employés dans les
airs bretons, avaient été étudiés par Ducoudray.
Pourtant, il restait encore à faire.
D'abord, l'étude des modes fut complétée par M.
Duhamel dans son précieux livre, "Les 15 Modes de la Musique bretonne"
(Ar 15
Doare-Skeul er Sonerez breizek), Paris, Rouart et Lerolle, 1911. Ce
livre est hélas épuisé, et n'a pas été
réédité.
(6) Quellien est né en 1848 à la Roche-Derrien. Il mourut
accidentellement à Paris en 1902. Il a écrit plusieurs oeuvres
plaisantes au sujet de notre nation : "Un
argot de Basse-Bretagne" (1885), "Loin de Bretagne" (1886), "La
Bretagne
Armoricaine" (1890), "Bretons de Paris" (1893), "Breiz" (1893), poèmes
bretons,
"Contes et Nouvelles du Pays de Tréguier" (1898). N'oublions
pas "Perrinaïc, une compagne de Jeanne-d'Arc" (1891), une oeuvre
"historique"
qui fait plus
honneur à son imagination qu'à sa science.
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Ensuite, M. Duhamel a aussi travaillé pour retrouver les airs
des chansons et gwerziou recueillis par Luzel. Luzel, le célèbre
écrivain breton
(1821-1895), avait écrit deux recueils de grande valeur de chansons
populaires : "Gwerziou Breiz-Izel" (1868-1874) et "Soniou
Breiz-Izel" (1890). Il avait collaboré avec Anatole Le Bras
pour "Soniou Breiz-Izel". Mais Luzel n'avait publié que les paroles,
et les airs
étaient perdus, à ce qu'on croyait. Ils ont été
retrouvés au début du XXè siècle par M. Duhamel
et ses collaborateurs. Certains recopièrent les
airs qu'ils avaient entendus. D'autres, comme MM. Vallée et
Even, enregistrèrent les airs avec des phonographes. Les appareils
d'enregistrement, à cette époque, n'étaient pas
aussi perfectionnés qu'aujourd'hui. Ils n'étaient pas sur
disques, mais sur rouleaux. M. Vallée a
raconté, dans le volume 16 des "Annales de Bretagne" (1900-1901),
comment il alla voir Marguerite Philippe (7), la chanteuse qui avait
chanté devant Luzel la plus grande partie des gwerzes et des
chansons qu'il avait publiées. Marguerite Philippe habitait Pluzunet.
Elle avait
atteint l'âge de soixante ans ; cependant, sa voix était
resté assez puissante et juste. Elle chanta devant M. Vallée
presque toutes les gwerzes
chantées autrefois devant Luzel, sauf deux ou trois (parmi elles,
"Ar Bugel Koar"). Les airs furent enregistrés sur phonographe par
M.
Bourdon, professeur à l'Université de Rennes, qui avait
fondé un laboratoire de Psychologie expérimentale et de Phonétique
expérimentale.
M. Duhamel recopia ces airs.
(7) 26 et 27 juillet 1900.
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Beaucoup de ces rouleaux se trouvent à l'Université de
Rennes. Quelques-uns se trouvent encore chez M. Vallée, notre grand
linguiste. Il
n'est pas sans intérêt de dire que Marguerite Philippe
faisait un métier qui n'était pas si rare en Bretagne autrefois.
Elle était pèlerine par
procuration. Elle était paralysée d'un bras, et ne pouvait
pas travailler la terre. Elle se rendait aux pardons de Bretagne, où
des gens
l'envoyaient faire un pèlerinage quand ils ne pouvaient pas
ou ne voulaient pas le faire eux-mêmes.
M. Duhamel a publié les airs des "Gwerziou ha Soniou Breiz-Izel"
sous le titre : "Musiques bretonnes, airs et variantes mélodiques
des
Gwerziou Breiz-Izel et des Soniou Breiz-Izel". Il a aussi travaillé
avec M. Louis Herrieu, le célèbre écrivain vannetais,
pour publier une
centaine de chansons du pays de Vannes sous le titre : "Guerzenneu
ha Sonnenneu Bro-Guéned". Il a aussi écrit des arrangements
pour
des airs gallois : "Mélodies kymriques, Bretagne et Pays de
Galles". Il a étudié la musique des Iles Hébrides.
En bref, c'est M. Duhamel
qui, avec Ducoudray et Ladmirault, a réalisé le travail
le plus précieux pour la musique bretonne.
6. AUTRES RECUEILS
Il n'est pas possible, dans une aussi courte étude, de mentionner
tous les musiciens et écrivains qui ont publié des airs populaires
bretons au
XXè siècle. Beaucoup d'airs ont été publés
sur feuilles volantes ou dans des revues (par exemple "Kroaz ar
Vretoned",
jusqu'à la guerre
1914). Dans la revue "Mélusine", publiée par Gaidoz,
ont été publiées plusieurs chansons recueillies par
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M. le Professeur Ernault, qui est maintenant le doyen de tous les
écrivains
bretons, et qui poursuit toujours son travail scientifique pour notre
langue et notre nation. Chaque année, la Confrérie "Bleun-Brug"
publie des airs bretons avec des accompagnements. M. Paul Ladmirault,
notre remarquable compositeur, professeur à l'Université
de Nantes, a publié des recueils de chansons bretonnes, par exemple
"Quelques
vieux cantiques bretons, avec adaptations, rythmes et harmonisations".
Citons également "Kanaouennou Breiz-Vihan", recueillies par
MM. Gourvil et Laterre.
Les airs des belles poésies écrites par M. Jaffrennou-Taldir
ne sont pas toujours des airs inédits. Souvent, le poète
met ses vers inspirés sur
d'anciens airs bretons, gallois, écossais ou irlandais. De même
pour les Tregont Kanaouenn vrezonek evit ar Skoliou (Trente chansons
bretonnes pour les écoles) composées par M. Kerlann,
avec Barzaz de Potr Treoure (l'abbé de Concarneau). Taldir indique
la plupart du
temps s'il s'agit d'un air ancien breton, gallois, irlandais, etc.
M. Kerlann n'en dit rien. C'est un tort, parce qu'on peut penser qu'il
s'agit d'un air
tout neuf, alors qu'il a été publié en 1839 dans
le Barzaz Breiz. On peut aussi croire que tel ou tel air est un bel
exemple
de musique bretonne,
alors qu'il est irlandais ou gallois. Ce reproche ne n'empêche
pas de dire que le livre de M. Kerlann est très beau et d'un grand
prix. Mais
j'espère que l'origine des airs sera mentionnée quand
le livre sera réédité, comme je l'espère.
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LA FORME DES CHANSONS
1. L'ORIGINE DES CHANSONS BRETONNES
Il faut dire d'abord que nous ne savons pas grand'chose à ce
sujet. Elles ont été publiées pour la première
fois en 1839, comme nous l'avons
vu. Quand ont-elles été composées ? Et par qui
? Nous n'en saurons jamais rien, sauf pour quelques-unes d'entre elles.
Cependant, ce serait
une grande erreur que de croire qu'elles ont été composées
par plusieurs personnes ensemble, par "le Peuple" d'une façon
mystérieuse,
comme par une sorte de génération spontanée. Les
chansons populaires ont toujours été composées par
une personne ou deux. Chaque
chanson a un auteur, et cet auteur n'était pas toujours un homme
de la campagne, sans éducation. C'était souvent un homme
instruit, mais son
nom a été perdu. Cependant, ce sont des chansons du peuple,
parce qu'elles ont été accueillies par le peuple, chantées
et transmise de
bouche à oreille par des chanteurs populaires.
Parfois, les paroles et la musique ont été composées
par la même personne. Mais le plus souvent, les paroles ont été
composées sur un air
plus ancien. Quant un chanteur voulait composer une gwerz au sujet
d'un événement quelconque, il le composait sur un air connu
précédemment.
Plusieurs gwerzes et chansons ont été composées
par des clercs. C'était des jeunes gens de la campagne, envoyés
chez le recteur pour
apprendre un peu de latin afin de pouvoir
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devenir prêtres. Plus tard ils furent accueillis dans les séminaires
; mais tôt ou tard ils avaient senti qu'ils n'étaient pas
vraiment appelés à servir
l'autel. Ils étaient revenus à leur village, et parfois
ils composaient des gwerzes ou des chansons. Il faut dire qu'on donnait
le nom de clerc à
tous les gens un peu instruits en Bretagne autrefois. Les chansons
ont été transmises de bouche à oreille, dans les fêtes,
les pardons, les
mariages, et aussi pendant les soirées d'hiver devant la cheminée,
ou dans les prés en fleurs et les champs dorés, quand le
foin est coupé ou le
blé moissonné. Les plus grands chanteurs étaient
les tailleurs qui travaillaient dans les maisons, et, assis à la
table, disaient des contes de toutes
sortes, des commérages et chantaient des gwerzes et des chansons.
D'autres chanteurs étaient les pauvres, les vagabonds qui allaient
de porte
en porte, en chantant des chansons et en vendant des feuilles volantes,
des gwerzes ou des chansons qu'ils avaient imprimées. Dès
le XVIe
siècle on avait imprimé des chansons sur feuilles volantes.
Mais les plus anciennes sont maintenant perdues.
Je ne dirai rien des paroles des chansons. Je n'étudierai que
les airs. Nous avons vu que les paroles étaient souvent composées
sur un air
connu. Plus les airs sont anciens, moins ils ont été
changés à travers les siècles. Et voici pourquoi :
le plus souvent ces chansons avaient
beaucoup de strophes. Le chanteur doit avoir une très bonne
mémoire pour apprendre toutes les paroles. Et de plus, les paroles
sont souvent
changées, volontairement, par le chanteur qui veut corriger
la chanson. Souvent on met une chanson nouvelle à la place d'une
autre plus
ancienne, et qui parle d'un événement qui n'attire plus
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l'attention des gens. C'est pourquoi on emploie un même air pour
chanter plusieurs chansons très différentes (plus d'une chanson
religieuse est
chantée sur l'air d'une gwerze ou d'une chanson). C'est pourquoi
la même chanson est chantée de plusieurs façons (elle
a plusieurs versions).
C'est pourquoi les chansons les plus anciennes n'ont pas été
composées avant le XVIe siècle selon ce que disent les scientifiques.
Les airs, en revanche, s'apprennent plus facilement que les paroles,
parce que le même air sert pour toutes les strophes, et qu'il reste
plus
aisément dans la mémoire des gens. Les chanteurs ne pensent
pas non plus à changer un air ancien comme ils changent des paroles
anciennes.
Je ne dis pas, cependant, que les airs ne sont pas modifiés
au cours des siècles. Souvent un même air est chanté
de deux ou trois façons.
Mais, certainement, les airs sont plus anciens que les paroles. Il
est probable que certains sont aussi anciens que la musique grecque,
qui
a les
mêmes modes. Mais le premier recueil de chansons bretonnes a
été fait en 1839 par Kermarker. Ce sont des airs qu'il a
entendus, que sa
mère a entendus à la fin du XVIIIe siècle. On
peut donc dire que nous ne connaissons les airs anciens bretons que
dans
la forme qu'ils avaient
à la fin du XVIIIe siècle.
La fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle
sont aussi le plus bel âge pour les chansons bretonnes. Nombreux
étaient alors les gens de
la campagne qui avaient un peu d'éducation, et qui connaissaient
le breton et pas le français. Beaucoup de chansons ont été
composées à
cette époque. Nos campagnes sont maintenant entièrement
francophones, grâce à l'école, aux magazines, et à
la caserne. Les belles mélodies
sont remplacées
- 22 -
par les chansons stupides de Montmartre, qui sont déversées
par la radio dans les villages les plus reculés. Et ce n'est plus
par la bouche des
vieux chiffonniers que nous pouvons apprendre les chansons bretonnes,
mais par les livres.
2. COMMENT CLASSER LES CHANSONS BRETONNES ?
Il y a des chansons de plusieurs sortes en Bretagne. On les classes
habituellement en gwerzes et sônes. Les « gwerzes » sont
composées sur
des événements historiques, des légendes, la vie
des grands personnages, des crimes effrayants, des morts affligeantes,
des fantômes
nocturnes, etc. Les « sônes » sont des chansons d'amour,
des chansons inspirées par la beauté de la nature, des chansons
moqueuses, etc.
Kermarker ajoute une troisième catégorie : des chansons
religieuses. Briseux , dans la préface de "Telenn Arvor", fait la
différence entre les
"soniou", chansons légères et gaies, et les "poèmes",
chants sur la nature, sur l'amour.
Quoi qu'il en soit, cette distinction n'est pas importante en ce qui
concerne les airs, car, comme je l'ai dit, on chante des paroles de
toutes
sortes, très différentes, sur le même air. Les
airs ont été classés par Ducoudray de la façon
suivante :
1. En premier, l'espèce de psalmodie qui servait autrefois à
réciter les "tragédies" ou pièces de théâtre
religieuses, et qui était aussi utilisée par
le "bazvalan" et le "breutaer", quand on demandait une jeune fille
à marier.
- 23 -
2. Ensuite, les airs d'élégies, chants plaintifs qui étaient
un peu plus musicaux, quoiqu'encore monotones. Par exemple, la
complainte
de Kêr-Iz
:
"Petra 'zo nevez e Kêr-Iz,
Ma'z eo ken foll ar yaouankiz,
Ma klevan-me ar biniou,
Ar vombard hag an telennou."
3. Enfin, les airs dans lesquels on trouve une vraie ligne mélodique. Ce sont ceux-là qu'il vaut la peine d'étudier et d'apprendre.
On peut aussi classer les airs selon l'endroit où ils ont été
composés. M. Duhamel a étudié précisément
la forme des airs dans les quatre
régions de Basse-Bretagne. C'est dans le Trégor qu'on
trouve les chansons bretonnes les plus nombreuses ; ensuite vient la
Cornouaille
(surtout la haute-Cornouaille : Mael-Carhaix, Rostrenen, Gouarec,
Saint-Nicolas-du-Pelem)
et le Vannetais ; en dernier vient le Léon (le
premier pour la pureté et la beauté de la langue, le
dernier pour les chants.)
3. LES MODES DE LA MUSIQUE BRETONNE
Jusqu'à la fin du XIXè siècle, la musique savante ne se servait pour ainsi dire que des modes majeur et mineur.
Le mode majeur comporte cinq tons et deux demi-tons, disposés ainsi :
do-1-re-1-mi-1/2-fa-1-sol-1-la-1-si-1/2-do
J'ai pris la gamme de do majeur.
Elle peut être transposée dans d'autres tons : sol majeur,
- 24 -
ré majeur, etc, avec des dièses et des bémols. Mais les tons et les demi-tons restent aux mêmes places que dans la gamme de do majeur.
Par exemple :
re-1-Mi-1-fa-1/2-sol-I-la-1-si-1-dod-1/2-re
(fad signifie "fa dièse", dod "do dièse").
Le mode mineur comprend trois tons, trois demi-tons et un ton et demi.
Par exemple, la gamme de la mineur
la-1-si-1/2-do-1-re-1-mi-1/2-fa-1,1/2-sold-1/2-la
Quand la tonalité est transposée, les tons et demi-tons restent au même endroit.
Par exemple, gamme de ré mineur :
re-1-mi-1/2-fa-1-sol-1-la61/2-sib-1,1/2-dod-1/2-re
(sib signifie "si bémol").
Quand la tonalité est changée, l'air est chanté
plus haut ou plus bas, sur une autre gamme ; mais le mode n'est pas
modifié,
parce que la place
occupée par les tons et les demi-tons ne change pas.
Mais quand la place des tons et des demi-tons
- 25 -
est modifiée, le mode est modifié. Nous avons vu qu'on
ne met pas au même endroit les tons et les demi-tons dans le mode
majeur et le mode
mineur. Nous verrons qu'il existe plusieurs autres modes.
Ducoudray a trouvé six ou sept autres modes dans les airs bretons
1. Le mode "hypodorien" (gamme de la mineur sans sol dièse) :
la-1-si-1/2-do-1-re-1-mi-1/2-fa-1-sol-1-la
2. Le mode "hypophrygien" (gamme de sol majeur sans fa dièse) :
sol-1-la-1-si-1/2-do-1-re-1-mi-1/2-fa-1-sol
3. Le mode "hypolydien" (gamme de fa majeur sans si bémol) :
fa-1-sol-1-la-1-Si-1/2-do-1-re-1-mi-1/2-fa
Quand l'air se termine par la médiante (troisième degré de la gamme), il est appelé "syntono-lydien"
4. Le mode "dorien" (gamme de mi sans dièse ni bémol)
mi-1/2-fa-1-sol-1-la-1-si-1/2-do-1-re-1-mi
Ce mode est identique au mode hypodorien de la, mais il se termine
sur
la dominante mi et non sur la tonique la. Dans quelques airs, le mi
dorien est tonique, et alors, c'est si qui est la dominante.
5. Le mode "phrygien" :
re-1-mi-1/2-fa-I-sol-1-la-1-Si-1/2-do-1-re
Ce mode est identique au mode
- 26 -
hypophrygien (sol), mais il se termine sur la dominante re, et non sur la tonique sol.
6. Premier mode du plain-chant grégorien :
re-1-mi-1/2-fa-1-sol-1-la-1-si-1/2-do-1-re
Cette gamme est identique à la gamme du mode phrygien, mais ici
re est la tonique et la est la dominante. M. Duhamel l'appelle le mode
"hypolocrien".
Nous avons vu sept modes (en comptant le syntono-lydien). M. Duhamel a trouvé trois autres modes dans la musique bretonne :
1. Le mode lydien :
do-re-mi-fa-sol-la-si-do
avec do dominante et fa tonique.
(Dans le mode majeur, au contraire, do est tonique, et sol dominante),
2. Le mode myxolydien. C'est le mode hypophrygien, mais il se termine par la médiante :
si-do-re-mi-fa-sol-la-si
3- Le mode locrien :
si-do-re-mi-fa-sol-la
La est la dominante, re la tonique.
Il ne faut pas confondre ce mode avec le mode hypophrygien, dans lequel la est la tonique et mi la dominante.
Nous avons maintenant douze modes (majeur, mineur, hypodorien,
hypophrygien,
hypolydien et syntono-lydien, dorien, phrygien, premier
mode du plain-chant
- 27 -
grégorien ou hypolocrien, lydien, myxolydien, locrien)
M. Duhamel ajoute trois autres modes :
1. Le mode majeur qui se termine par la dominante.
2. Le mode majeur qui se termine par la médiante.
3. Le mode mineur qui se termine par la dominante.
Cependant, même dans la musique classique, de nombreux airs majeurs
se terminent par la dominante ou par la médiante, et des airs mineurs
se terminent par la dominante, et il restent seulement des airs majeurs
ou mineurs.
Il faut faire aussi attention au fait que le si peut être bécarre
ou bémol dans les les modes grecs comme dans le plain-chant grégorien.
On
trouve la même chose dans la musique bretonne. Par exemple, un
air en mode du premier plain-chant d'église peut avoir un si bémol
; alors ce
n'est qu'un mode hypodorien
(la-1-si-1/2-do-1-re-1-mi-1/2-fa-1-sol-1-la)
transposé dans la gamme de re
(re-1-mi-1/2-fa-1-sol-1-la-1/2-sib-1-do-1-re). Mais quand le si est
bécarre, le mode devient différent de l'hypodorien :
re-1-Mi-1/2-fa-1-sol-1-la-1-sik-1/2-do-1-re (sik signifie si bécarre).
4. LES RYTHMES
La musique bretonne emploie des rythmes qui n'étaient plus employés par la musique savante : mesure à
- 28 -
cinq temps, mesure à sept temps. En outre, les mesures ne sont
pas toujours regroupées par quatre pour obtenir une phrase musicale,
comme
autrefois dans la musique savante. Souvent on trouve des phrases de
trois, cinq, six, sept mesures.
Parfois, deux phrases comportent le même nombre de mesures, qui
font entre elles une petite phrase en elle-même, comme certains vers
dans
les pièces grecques.
Comme en Grèce également, la mesure des airs s'adapte
à la mesure des paroles. Et il n'est peut-être pas sans intérêt
de mentionner que les
vers bretons sont différents des vers français à
plusieurs égards. Les vers de treize ou quinze pieds ne sont pas
rares dans la poésie bretonne.
Ils seront divisés ainsi
7 + 6, ou 6 + 7 ; 8 + 7, ou 7 + 8
Dans un autre numéro de "Gwalarn" j'ai étudié la question de l'accent tonique et des temps forts (numéro 95-96, p. 110).
5. LISTE DES AIRS BRETONS LES PLUS CONNUS
Nous les classons d'après le mode :
Les airs en mode majeur sont très nombreux. On peut citer "Stourm
an Tregont" (Barzaz Breiz, p. XIV), "Seziz Gwengamp" (p. XX), le
même air que celui de "Rhyfelgyrch Gwyr Glamorgan", qui était
chanté pendant le combat de Saint-Cast par les Bretons et les Gallois
(1758) (9), "Ar Chouanted" (p. XXX), "Lez-Breiz" (p. VII), qui est
devenu l'air de la chanson religieuse de Saint Erwan, "Hollaika" (p.
XXXVII), devenu l'un des airs
(9) Devenu l'air de "Sav Breiz-Izel"
- 29 -
de l'hymne de Thielemans, "An Diou Vreiz", "An Erminig" (p. XV),
léger
et qui se moque du loup et du taureau (c'est-à-dire des Français
et des Anglais, vieux ennemis de la nation bretonne), "Milinerez
Pontaro"
(p. XXXVIII), air plaintif et plein de mélancolie, "Azenorig
C'hlas" (p. XIX), en la majeur, qui se termine par la dominante mi,
"Distro Marzin" (p. VII), en la majeur, et qui se termine aussi par la
dominante mi.
Parmi les airs recueillis par Bourgault-Ducoudray, on peut
mentionner
"War Bont an Naoned", "Soubenn al Laez", "Disul Vintin", et
surtout "An Anjeluz".
Rares sont les airs en mode mineur d'aujourd'hui dans les chansons
bretonnes.
Plusieurs airs mineurs du Barzaz Breiz ne sont que des airs
hypodoriens dont le septième degré a été
élevé par les copistes qui ne connaissaient pas bien les
modes grecs. Quoi qu'il en soit, on trouve
beaucoup d'airs écrits en mode mineur d'aujourd'hui dans le
Barzaz. Par exemple, "Diougan Gwenc'hlan" (p. 11), ou, dans le recueil
de
Bourgault-Ducoudray "Silvestrig", "O pebez kelou". "Ar Baradoz" est
en mode mineur dans le Barzaz Breiz (p. XLIV) et en mode
hypodorien dans le recueil de Ducoudray. Etant donné qu'on ne
trouve pas le septième degré dans certains airs comme "Gwin
ar
C'hallaoued" ou "Koroll ar C'hleze" (p. IV), "An Tri Manac'h Ruz" (p.
XIV), "An Ifern" (p. XLIII), on ne peut pas savoir s'ils sont
mineurs ou hypodoriens.
Parmi les airs qui sont certainement hypodoriens, on peut citer
"Droukkinnig
Neumenoiou" (p. VIII), "Pennherez Keroulaz" (p. XXIII),
"Son an Daol" (p. XXIII), "Jenovefa Rustefan" (p. XXI), "Ar
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C'hakouz" (p. XXXVII), "Kanaouenn an Anaon" (p. XLIII), empli d'une
angoisse terrifiante, et qu'on chantait pendant la nuit de la Fête
des Trépassés par les routes balayées de vents
froids, "Melezouriou Arc'hant" (p. XXXIX), si calme, d'une telle
élévation
d'esprit, si pur, si
détaché des choses de ce monde, et dont la ligne mélodique
fait penser aux lignes d'un temple grec.
N'oublions pas "Va douz Annaig", recueilli par Bourgault-Ducoudray.
Les airs en dorien sont rares (gamme de mi sans dièse ni bémol)
: "Pardon Sant-Fiakr" (p. XXVI) et "Lavaromp ar Chapeled" dans le
recueil de Bourgault-Ducoudray. Ce dernier est peut-être le plus
beau de tous les airs bretons.
Parmi les airs, assez nombreux, qui utilisent le premier mode du
plain-chant,
citons "Marzin en e Gavell" (p. VI), "Kañv", "Kloareg
Tremelo", "Mona", "Ar Skraperez", recueillis par Ducoudray.
Ducoudray a également publié quelques airs en phrygien
: "Ar Vaouez Tapet-Mat", "Me oa deut betek amañ" ; hypophrygien
: "An
Hader", "Pedenn an Arzoniz", "An Heol a Sav", syntono-lydien : "Kenavo
d'ar Yaouankiz".
Dans le Barzaz on trouve un air lydien, "Seizenn Eured" (p. XVIII),
transposé en re, et peut-être un air myxolydien, "Son al Leur
Nevez"
(p. XXXV)
Dans le livre de M. Duhamel au sujet des quinze modes de la musique
bretonne se trouvent des exemples de tous les modes utilisés dans
la
musique bretonne. "Kanaouenn Mesaerien Gerne", en mode locrien,
- 31 -
est une perle d'une grande valeur.
Je n'ai mentionné ici que les airs les plus anciens. Mais on peut trouver beaucoup d'airs charmants dans des recueils plus récents.
6. UN MOT AU SUJET DES CHANSONS DE HAUTE-BRETAGNE
Quand on parle de chansons bretonnes, on pense aux chansons de
Basse-Bretagne.
Les chansons de Haute-Bretagne sont plus proches des
chansons des autres régions de l'Ouest de la France : Poitou,
Anjou, Normandie. Bourgault-Ducoudray les a qualifiées de "demi-sang".
Il y a
pourtant quelques chansons de Haute-Bretagne qui sont belles et dans
lesquelles ont trouve comme un écho des chansons de
Basse-Bretagne. Mentionnons "Ancienne chanson des tisserands du pays
de Loudéac" , "Chanson de la Mariée", "Les sabots d' Anne
de Bretagne" (recueillie en 1880 à Saint-Sulpice-la-Forêt,
près de Rennes). On trouve ces trois chansons dans le recueil de
M. Kerlann.
Mentionnons aussi "Bonsoir Messieurs du Logis ", "Buans de Noa" (Brumes
de Noël), chansons du pays de Nantes. Plusieurs chansons
de Haute-Bretagne ont été publiées par le Commandant
Le Grand dans "Annales de Bretagne" (Volume XVI, 1900-1901). M. Choleau
va
publier un recueil de chansons de Haute-Bretagne.
Et il faut aussi parler ici des chansons de Botrel (10). Certes, elles ne sont pas écrites en
(10) Botrel (1869-1926). Oeuvres: "Chansons de Bretagne", "Clairons
et Binious", "Chansons de la Fleur de Lys", "Chansons en Sabots",
"Chansons
en
Dentelles", "Chansons des Clochers a jour", etc.
- 32 -
breton, et les airs, parfois empruntés à des airs bretons
anciens ou composés par Botrel lui-même, ont été
trop souvent composés ou arrangés
par des compositeurs parisiens qui ne saisissaient pas l'esprit breton.
Mais plusieurs chansons de Botrel sont très belles et inspirées
par un
amour authentique de notre nation. N'oublions pas que Botrel était
né en Haute-Bretagne. Il serait injuste de ne pas rendre un hommage
affectueux à son oeuvre.
- 33 -
LA MUSIQUE DES DANSES BRETONNES
1. HISTOIRE
La bombarde et le biniou ont été en usage dans d'autres
endroits qu'en Bretagne. La bombarde est une espèce de "hautbois"
et l'histoire de
cet instrument est bien connue. Le biniou était connu depuis
l'Antiquité. Les Grecs l'appelaient "asc'haulos" ou "sumphoneia"
; les Romains,
"tibia utricularis". Le "tibia utricularis" était un sac de
cuir gonflé par l'air. L'air était soufflé par un
tube, et ressortait par un autre tube
dans lequel étaient percés plusieurs trous. Le "tibia
utricularis" était utilisé par l'armée romaine. Neron,
d'après Suétone, en aurait joué. Cet
instrument fut en usage pendant le Moyen-Age dans presque tous les
pays d'Europe. On l'appelait "cornemuse" ou "musette" en France,
"bag-pipe" en Angleterre, "piob-mor" en Ecosses, "zampogna" en Calabre
(Italie), "gaita" en Galice (région d'Espagne). L'instrument est
dessiné sur de vieux manuscrits comme le Livre de Psaumes de
Gorleston (1306), le Livre de Psaumes de Loutrell (1330). On en voit
une
image dans la "Minstrel's Gallery" de la Cathédrale d'Exeter.
Les rois d'Angleterre avaient des "bag-pipers" parmi leurs serviteurs.
Henri
VIII avait des "bag-pipes" avec des tuyau d'ivoire. Pendant le XIVè
siècle on ajouta au biniou un autre tuyau,
- 34 -
le bourdon, qui rendait un son grave et continu. Plus tard, le nombre de bourdons a augmenté, et le biniou écossais avait trois bourdons.
Au XIVè siècle, on imagina de gonfler le sac avec un soufflet
placé sous l'aisselle. C'est de cette façon qu'on soufflait
la "musette" française,
le "bag-pipe" d'Irlande, du Northumberland et des Lowlands d'Ecosse,
la "gaita" de Galice.
Le "Bag-pipe" des Highlands, le "biniou" breton et la "zampogna" de Calabre conservèrent le soufflement par la bouche du joueur.
Pendant le XVIIè siècle la "musette" était très
connue en France (11). Lully l'utilisait dans la musique de la cour de
Louis XIV. Elle était
décrite dans le livre du Père Mersenne, "L'Harmonie Universelle",
par Borgeon ("Traité de la Musette", Lyon 1672, illustré)
et par
L'Hoteterre ("Méthode pour la Musette", Paris 1737). Elle tomba
en désuétude en France dans la dernière partie du
XVIIIè siècle.
Au contraire, c'est à cette époque que le biniou devint
courant en Bretagne. Il y existait naturellement auparavant, au XVIè
siècle en Bretagne
(12), mais il n'était pas utilisé aussi souvent qu'au
XVIIIè siècle.
A la fin du XVIIIè et au XIXè siècle, la bombarde
et le biniou devinrent courants dans toutes les fêtes bretonnes :
mariages, pardons.
Quelques musiciens étaient très connus : Matilin an
(11) La "musette" avait quatre ou cinq bourdons et deux chalumeaux
(12) M. F. Guilly, notaire à Pleyben, possède un ancien couloir sculpté sur lequel on voit un joueur de biniou portant des vêtements en usage au XVIè siècle.
- 35 -
Dall (Mathurin l'Aveugle), qui joua devant le roi Louis-Philippe, à
Paris (il mourut en 1857, brûlé dans sa maison) ; Bornugat,
de Vannes,
mort en 1869. De nombreux concours étaient organisés,
par exemple à Vannes (1891), à Brest (1895). On appelait
aussi les joueurs de
biniou pour certaines fêtes en Haute-Bretagne (les courses de
Saint-Brieuc et les danses du pardon de Moncontour). En 1889, Quellien
recopia 27 airs pour bombarde et biniou dans son livre "Chansons et
Danses des Bretons". Plus tard, 148 airs de danse furent publiés
par
Alfred Bourgeois, qui révéla le biniou. Le 48ème
régiment à pied (Guingamp) eut, de 1900 à 1905, six
joueurs de bombarde et six joueurs de
biniou parmi ses musiciens (13). On fabriquait aussi des biniou en
caoutchouc pour les enfants.
Cependant, le biniou n'était pas en usage dans toute la
Basse-Bretagne.
Il n'y avait de joueurs de biniou que dans le pays de Vannes et en
Cornouaille ; il n'y en avait pas dans le Léon ni en Trégor.
En revanche, on en trouvait dans une petite partie de la Haute-Bretagne
(Mur,
Loudéac).
Aujourd'hui, les sonneurs de biniou et de bombarde sont devenus très
rares. On les remplace par l'accordéon ou le "phono". Les Cercles
Celtiques se battent pour remettre en honneur nos vieux instruments.
J'ai entendu plus d'une fois Matthieu et Joseph Le Gall, de Gouarec,
remarquables joueurs de bombarde et de biniou qui jouent tous les
dimanches
ici ou là dans les fêtes organisées par le Cercle de
Saint-Nicolas-du-Pelem, "Kanerien ar Pelem", dirigé par Mlle
Rivoallan. A Paris, MM. Le
(13) Plusieurs des bombardes et binious utilisés autrefois par
les sonneurs du 48ème régiment se trouvent maintenant chez
M. le Commandant de Bellaing à
Guingamp.
- 36 -
Menn et Dorig Le Voyer fabriquent des bombardes et des binious (bretons et écossais).
2. LA BOMBARDE
La bombarde est un instrument en buis ou en ébène, avec
six trous que l'on peut fermer avec les doigts des deux mains (le 2ème,
le 3ème, le
4ème). L'instrument possède une anche double. Quand tous
les trous sont fermés et que le sonneur souffle, on entend un son
de base. Ce son
n'est pas le même pour toutes les bombardes. Alfred Bourgeois
dit que c'est un sol (14) ; Quellien dit que c'est un si ; j'ai entendu
des
bombardes en la ou bémol. Quand les trous (tous ou une partie)
sont ouverts on peut jouer la gamme depuis le son de base jusqu'à
l'octave
supérieure. La plupart des bombardes ont un septième
trou pour donner la note sensible au-dessous du son de base. Quand on
souffle
plus
fort, on entend les notes une octave au-dessus des premières.
Rares sont, à vrai dire, les sonneurs qui peuvent souffler assez
fort pour
atteindre ces notes supérieures.
Il est très difficile d'expliquer la pratique de la bombarde.
Il y a une façon de s'y prendre pour chaque bombarde. Les sons sont
plus ou moins
hauts selon que les trous sont plus ou moins proches les uns des
autres.
On peut abaisser une note en tirant un peu sur l'anche, avec les
lèvres.
Il faut le faire pour empêcher les notes de fausser.
Les sons de la bombarde peuvent être liés ou détachés,
comme on veut. Les airs de bombarde publiés par Alfred Bourgeois
sont écrits avec
ré comme son de
(14) Deuxième ligne de la clé de sol.
- 37 -
base. Naturellement, l'air est transposé quand la note de base
est un sol, un la, ou une autre note. Comme plusieurs instruments à
vent, la
bombarde est un instrument transposeur.
D'ailleurs, la plupart des joueurs de bombarde ne savent pas lire la
musique. Ils essaient en tâtonnant de jouer sur leurs instruments
les airs
qu'ils ont entendus.
Les bombardes anciennes étaient souvent des oeuvres d'art. Elles sont parfois incrustées d'étain, d'argent, d'ivoire ou d'os.
3. LE BINIOU
Le biniou est composé de quatre parties : un sac de cuir, qui
est gonflé en soufflant dans un petit tuyau (le sutell), l'air,
qui sort par deux
tuyaux. Dans l'un d'entre eux sont percés six trous (il y a
un autre trou pour jouer la note sensible au-dessous du son de base) ;
il est équipé
d'une anche double. Son jeu est assez semblable à celui de la
bombarde. On l'appelle le levriad. On peut jouer avec lui une octave
au-dessus
de la note de base (et la note sensible au-dessous). La note de base
du levriad est une octave au-dessus de la note de base de la bombarde.
Il doit être accordé à la bombarde, en allongeant
ou en raccourcissant le barillet qui le relie au sac.
Il faut noter qu'on ne peut pas produire de note détachée
avec le levriad. Les sons sont toujours liés du fait que l'air passe
sans arrêt par le
levriad en quittant le sac. Le levriad n'est pas au contact direct
des lèvres, comme dans la bombarde. On ne peut donc pas faire de
notes
répétées. A la place on fait des "ripipiou" (mot
familier pour les notes d'ornement) en ouvrant et fermant très
rapidement
l'un des trous.
Je n'ai encore rien dit du troisième tuyau,
- 38 -
le bourdon, un tuyau long, dans lequel se trouve une anche, et qui
rend
un son grave continu et invariable (deux octaves au-dessous de la note
de base). Elle est à coulisse et on peut l'accorder avec la
bombarde.
Quellien dit dans son livre (Kanaouennou ha Dansou ar Vrezoned) que
la bombarde et le biniou ne sont pas accordés justement. Cela peut
arriver parce que les joueurs de biniou ne sont pas des musiciens
instruits,
mais j'ai aussi entendu des bombardes et biniou accordés de façon
tout à fait correcte. Le joueur de bombarde dirige le couple
(les joueurs de bombarde et de biniou jouent toujours ensemble).
Les biniou anciens étaient sculptés et incrustés de matières précieuses comme les bombardes.
Un mot pour terminer sur l'étymologie du mot "biniou". Il peut
être dérivé du mot benveg (instrument), qui provient
lui-même du mot latin
"beneficium". Il peut aussi bien venir du mot gallois "beny", qui est
le pluriel de "korn" (corne); une conférence très savante
a été donnée
en novembre 1936 par M. Ernault à la "Société
d'Emulation des Côtes-du-Nord", à Saint-Brieuc, au sujet de
l'étymologie du mot
"biniou".
4. FORME DE LA MUSIQUE DES DANSES BRETONNES
Je ne dis rien ici des danses bretonnes, si belles et si plaisantes.
Ceux qui veulent apprendre à danser pourront lire le livre de Mme
Galbrun,
"La Danse Bretonne", dans laquelle on trouve les paroles et les airs
des danses, et les images des pas. Je dirai seulement un mot au sujet
de
la musique des danses bretonnes.
Elle diffèrent sous plusieurs aspects de la musique des Français :
- 39 -
1. D'abord, les chansons ne peuvent pas avoir des rythmes libres. Il
faut coller aux pas des danseurs et pour cela, le rythme doit être
très juste
et carré. On n'utilise donc rien d'autre dans les danses que
les mesures 2/4 et 6/8. Et les airs comportent deux phrases musicales
de
huit temps
chacune.
2. Ensuite, la ligne mélodique ne peut pas être aussi variée
que dans les chansons. L'étendue de la bombarde et du biniou n'est
que d'une
octave (avec en plus la note sensible au-dessous de la note de base).
La plupart des airs de danse sont en mode majeur, mineur ou dans le
premier mode du plain-chant grégorien. Parfois, la bombarde
et le biniou utilisent un mode qui leur est propre, et qui n'est pas
utilisé
pour les
chansons
re-mi-fa-sol-la-si-dod-re
Parfois le do au-dessous de la note de base est dièse, et le do au-dessus de la note de base est bécarre.
Bien qu'elle puisse utiliser la gamme chromatique, la bombarde (ni
le
binou) ne l'utilise pas. Même chose pour les chansons (à une
ou deux
irrégularités près)
3. J'ai dit que la bombarde est redoublée par le biniou d'une
octave. Mais, quand la bombarde s'élève au-dessus de la première
octave, elle
se trouve alors à l'unisson du biniou. Comme ce n'est pas très
agréable, le biniou fait un petit accompagnement. C'est rare, à
vrai dire.
Le vrai accompagnement est fait par le bourdon du biniou, qui rend
un
son continu et invariable, ce qu'on appelle une "pédale" dans les
méthodes d'harmonie. C'est un accompagnement très incomplet
et monotone,
- 40 -
naturellement. Parfois on utilise un petit tambour pour marquer les temps forts.
4- Enfin, il faut noter que le son de la bombarde et du biniou ne
sont
pas souvent justes. Ils sont parfois étrangers à la gamme
tempérée
(division de l'octave en douze demi-tons égaux d'une façon
telle que do dièse correspond à ré bémol, sol
dièse à la bémol, etc.). C'est
peut-être pour cela que la musique du binou possède une
charme étrange (15).
(15) C'est aussi pour cela que le bourdon de chasse possède le même charme étrange (le fa est entre fa naturel et fa dièse).
- 41 -
RELATIONS ENTRE LA MUSIQUE POPULAIRE
ET LA MUSIQUE SAVANTE
La musique populaire est maintenant aidée par la musique savante,
qui lui donne des accompagnements. En échange, la musique savante
prend à la musique populaire une quantité de matière
fraîche et charmante, et elle en est renouvelée.
1. ACCOMPAGNEMENT DES MUSIQUES POPULAIRES
Est-ce une bonne chose d'accompagner les airs des chansons
populaires
? Elles n'étaient certes pas accompagnées quand elles étaient
chantées dans les fermes, ou à la campagne, pendant les
veillées ou pendant le temps des moissons. Mais, quand elles sont
chantées dans une
salle de concert, ou dans un salon par un chanteur ou une chanteuse,
leur voix serait trop faible si elle n'était pas accompagnée
par un
instrument quelconque, piano ou harpe. Le piano soutient la voix,
enrichit
l'harmonie par le truchement de l'harmonie et du contrepoint (16).
Ce serait refuser le progrès
(16) Attention à ne pas confondre le mot "kensonerez" (harmonie)
avec le mot "kendonerez" (contrepoint). L'harmonie met ensemble
plusieurs
sons pour
produire des accords qui se suivent. Le contrepoint met un air, une
mélodie sur une autre mélodie (ou deux, ou trois, ou plus)
- 42 -
que de défendre l'accompagnement des chansons bretonnes aux
musiciens
d'aujourd'hui. Un choeur à deux, trois ou quatre parties est aussi
beau et plaisant, pourvu que l'air de la chanson ressorte bien, qu'il
ne soit pas étouffé par les autres parties. Il est plus difficile
d'accompagner
une chanson avec des voix qu'avec un instument de musique, parce que
les voix ont un peu la même couleur sonore. Au contraire, on ne peut
pas confondre la couleur du piano avec celle de la voix, et on
distingue
parfaitement l'air de la chanson chantée par l'interprète.
Un autre problème est : comment faut-il accompagner les airs
dans lesquels sont utilisés les modes grecs ? Ce problème
n'est pas nouveau. Il
a été étudié il y a longtemps pour l'accompagnement
du plain-chant grégorien. Jusqu'à la deuxième partie
du XIXè siècle et parfois plus tard
encore, ces airs étaient accompagnés de la même
façon que les airs majeurs ou mineurs, avec des accords consonnants
ou dissonnants, avec
des modulations, en utilisant des dièses et des bémols,
avec toutes les méthodes de l'harmonie ou du contrepoint. Les airs
dans le premier
mode du plain-chant étaient accompagnés de la même
façon que les airs en re mineur, c'est-à-dire en utilisant
le do dièse. Même chose pour
le mode hypodorien, qui était accompagné comme la gamme
de la mineur, etc. En 1855 fut publié par Niedermayer un livre
important,
"Traité théorique et Pratique d'accompagnent du plain
chant" qui donna la règle de base pour accompagner le plain-chant
: il ne faut pas
utiliser dans l'harmonie des notes qu'on ne trouve pas dans la gamme
de la mélodie (quand c'est un mode grec). Niedermeyer donnait d'autres
règles : il défendait d'utiliser les accords dissonnants
; il mettait un accord sous chaque note de la mélodie, ce qui donne
un accompagnement
trop lourd. On peut maintenant utiliser
- 43 -
plusieurs accords dissonnants (surtout l'accord de septième mineure
; il faut se passer de l'accord de septième de dominante, par contre,
parce qu'il donne une sensation de mode majeur ou mineur d'aujourd'hui
(17). On ne met plus un accord sous chaque note ; on utilise des
notes de passage, des broderies, des appogiatures, etc., toutes choses
qui rendent l'accompagnement plus léger. Cependant, la règle
de base
(ne pas utiliser de note en dehors de celles du mode) est suivie, à
quelques irrégularités près. Les airs majeurs et mineurs,
bien entendu,
peuvent être accompagnés en utilisant toutes les ressources
de l'harmonie et du contrepoint, avec des accords consonnants ou
dissonnants,
des modulations, etc.
Les premiers accompagnements des airs bretons n'étaient pas très
bons, parce que les compositeurs ne connaissaient pas les règles
de
l'accompagnement des modes grecs. Ainsi, je n'aime pas beaucoup les
accompagnements des airs du Barzaz Breiz publiés en Allemagne par
Silcher (1789-1860) en 1841, ou en Angleterre par Mrs. Taylor en 1865,
à la fin du livre publié par son mari Tom Taylor (Ballads
and Songs
of Brittany, London, 1865).
Bourgault-Ducoudray, en revanche, a composé des accompagnements
admirables pour les airs qu'il a recueillis. Même chose pour MM.
Ladmirault, Duhamel (dont, à mon avis, l'accompagnement de "Dalc'h
Soñj" est le plus grand chef-d'oeuvre) et beaucoup de compositeurs
contemporains (Mlle Brelet, MM. Mayet, Brissat, Arnoux, Guillermit,
Morellec, etc.).
(17) Cet accord n'est pour ainsi dire pas dissonnant, cependant la
quarte
augmentée s'y trouve, qui était appelée "diabolus
in musica" par les musiciens du
Moyen-Age, parce qu'elle amène un sentiment de désir,
et qu'elle ne correspond pas à l'accompagnement de la musique grecque
ni au chant de l'Eglise.
- 44 -
2. SUJETS, TONALITES ET RYTHMES DES CHANSONS POPULAIRES EMPLOYES DANS LA MUSIQUE SAVANTE
Beaucoup de compositeurs, pas tous nés en Bretagne, ont emprunté
des sujets à la musique populaire bretonne pour leur musique. D'autres
qui ne prennent pas les airs eux-mêmes ont utilisé les
modes et les rythmes de cette musique. Ainsi, la musique savante a été
rafraîchie et
rénovée, elle qui ne parvenait plus, à la fin
du XIXè et au début du XXè siècle, à
créér quoi que ce soit de nouveau, et qui cherchait trop
souvent à se renouveler dans des accords très dissonnants,
ou par toutes sortes de sottises et de bizarreries de polytonalité
et d'atonalité.
Heureux les compositeurs qui ont laissé de côté
ces innovations néfastes et qui ont préféré
les innovations saines des mélodies, modes et
rythmes nouveaux. Aucune musique n'a autant apporté d'aide aux
compositeurs contemporains que la musique celtique, si ce n'est la
musique
russe et la musique grecque. Ces trois musiques sont comme trois belles
étoiles qui guident les compositeurs sur les mers de l'avenir.
Il n'est donc pas surprenant que les compositeurs bretons soient
parmi
les meilleurs des compositeurs contemporains. On ne peut pas donner
ici tous leurs noms. Je ne pourrai mentionner que les plus connus.
N'oublions pas, pour commencer, les disparus, organistes remarquables,
Thielemans et Charles Collin, qui furent peut-être les premiers
à utiliser dans leurs oeuvres la matière des airs bretons.
J'ai parlé de Thielemans
et de son hymne "An Diou Vreiz"(Les Deux Bretagnes). Charles Collin,
né
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à Saint-Brieuc en 1827, mort à Saint-Brieuc en 1911, fut
organiste de la Cathédrale de Saint-Brieuc pendant 64 ans (1845-1909).
Il avait
été le disciple de Lefebure-Wely, organiste célèbre,
et de Cavaille-Coll, grand facteur d'orgues. Il reçut le Grand Prix
de Rome en 1857. Il a
réalisé, parmi de nombreuses oeuvres pour orgues, trois
recueils de pièces pour orgues qui reposent sur des airs bretons
: "Cantiques
bretons" (1876) "Chants de la Bretagne", "Echos religieux de la
Bretagne".
On y trouve plusieurs airs extraits du Barzaz Breiz : Ar
Baradoz, An Ifern, An Erminig, An Aotrou Nann, An Tri Manac'h Ruz,
Ar Rannou, Ar Chouanted, Kan-Bale Arzur, etc. Sont
particulièrement charmants et angéliques les pièces
numérotées 22, 23 et 30 dans son recueil "Chants religieux
de la Bretagne". Ils sont
dans le premier mode du plain-chant, et sont en outre accompagnés
d'une façon à la fois simple et savante qu'il est impossible
de surpasser.
Le fils aîné de Charles Collin est organiste à
la Cathédrale Notre-Dame de Rennes et compositeur réputé.
On a dit plus haut un mot sur les oeuvres de Ducoudray, qui est
surtout
connu pour ses recueils grecs et celtiques ; mais il a aussi composé
plusieurs autres oeuvres de grande valeur. J'ai mentionné ses
principales oeuvres.
Le plus ancien compositeur breton est M. Guy Ropartz (19), né
à Guingamp en 1864. Un autre maître remarquable est M. Ladmirault
(photo)(notice) (20), né en 1872, et qui est aussi un bon patriote
(c'est
(19) Parmi de nombreuses oeuvres savantes on peut mentionner le plus breton : "Au pied de l'autel", 60 pièces pour orgue, plusieurs sur des airs bretons.
(20) "Suite bretonne", "Rhapsodie gaélique", "Myrdhin", etc.
- 46 -
lui qui a rédigé le premier petit dictionnaire des mots
de la musique traduits en breton). Et qui ne connaît MM. Rhené
Baton, né en 1879 à
Courseulles, en Normandie, mais dont l'oeuvre charmante "En Bretagne"
(21) est très bretonne, Moreau, Le Flemm, Mme de Faye-Jozin ?
Et je ne peux donner le nom que des plus connus.
Ils ont tous traduit en langage musical l'âme, l'art de vivre,
les moeurs de leur nation chérie, et ils ont porté très
haut sa bannière.
(21) C'est une suite pour orchestre, qui comprend "Pardon Landevenneg"
- 47 -
LA MUSIQUE BRETONNE PAR RAPPORT
A LA MUSIQUE DES PAYS CELTIQUES OUTRE-MANCHE
1. INSTRUMENTS DE MUSIQUE CELTIQUES : BINIOU ECOSSAIS, IRLANDAIS ; HARPE GALLOISE.
1. Le biniou écossais ("bag-pipe" en anglais, "Piobmor" en gaélique)
sont plus grands que le nôtre. Le levriad ("chanter" en anglais)
a huit
trous. Les notes du levriad sont : sol (2ème ligne, clé
de sol), la, si, do, re, mi, fa, sol, la. La est le son de base. Le do
et le fa sont plus
hauts que le do naturel et le fa naturel ; mais ils sont plus bas que
do dièse et fa dièse. Leurs hauteurs ont été
mesurées par les physiciens. Ce
sont des sons différents de ceux de la gamme tempérée.
Avec une technique plus difficile, on peut produire toutes les notes,
dièse
ou bémol.
Mais, dans la musique classique du biniou écossais, on ne joue
pas d'autre note que celles mentionnées ci-dessus. La musique du
biniou
écossais utilise beaucoup de petites notes (appogiatures et
broderies) de toutes sortes, par degrés conjoints ou degrés
disjoints. Le biniou
écossais a trois bourdons ; le plus grand produit un la (deux
octaves en-dessous du son de base du levriad) ; le plus petit produit
également
un la (une octave en-dessous du son de base du levriad). Ils sont
parfois
accordés à la quinte et à l'octave, au lieu d'être
seulement accordés
à l'octave. On les appelle "drones" en anglais.
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Il y a longtemps qu'on recueille des airs de biniou en Ecosse :
"Avis
for Scotch Bag-Pipes", par Patrick Macdonald (1784), le recueil du
Capitaine Niel Macléod, dans lequel les notes n'étaient
pas écrites sur la portée, mais appelées par leurs
noms gaéliques ( "hodroho",
"hanahin", "hiechin", "hiachin", etc.), le recueil de Ulleann Ross,
"bag-piper" de la reine Victoria, le recueil de Gley, Reizou de Donald
Macdonald, Angus Mackay, "Logan's Complete Tutor for the Highland
Bag-Pipe"
(Logan and Co., Ltd. Aberdeen) ; etc.
Le biniou écossais est utilisé dans les régiments écossais des Highlands.
2. Le biniou irlandais (Union Pipe) est différent du biniou écossais
à plusieurs égards. Le sac est gonflé par un soufflet
placé sous l'aisselle. Il a
huit trous et aussi huit clés, pour pouvoir couvrir deux octaves
chromatiques. Il possède des bourdons, bien sûr, et aussi
des "regulators",
avec lesquels on peut faire quelques accords. Les "regulators" sont
manipulés par le pouce.
3. La harpe est un autre instrument celtique. De nos jours, elle
n'est
plus utilisée qu'au Pays de Galles. C'est de la harpe ancienne,
avec ses
trois rangées de cordes, que je parle. Car aujourd'hui on pratique
la harpe à pédales au Pays de Galles comme ailleurs. La harpe
ancienne
(celle du barde aveugle Griffith, qui se produisit à l'Assemblée
Interceltique de Saint-Brieuc en 1867) était plus petite que la
harpe à pédales.
Ses deux rangées de cordes extérieures étaient
pour les notes naturelles ; la rangée intérieure servait
pour les dièses et les bémols. A notre
époque, certains musiciens ont cherché à faire
revivre cet instrument.
- 49 -
2. CHANSONS GALLOISES. - EISTEDDFODAU. - PENILLION
Les chansons galloises les plus connues en Bretagne sont, sans aucun
doute, celles recueillies et publiées en 1873 par le compositeur
Brinley
Richards ("Songs of Wales - Caneuon Cymru"). C'était un compositeur
de talent et un patriote. On joue toujours en France et en
Angleterre son "Huñvre ar Baleer-Bro" (Rêve du vagabond)
et son "Ganaouenn an Abardaez" (Chanson du soir). Dans le recueil de
Brinley Richards, les paroles étaient pour l'essentiel du poète
Ceiriog Hughes.
Voici les chansons les plus connues en Bretagne :
"Toriad y Dydd" (Le lever du jour). Je ne sais pas pourquoi,
le
texte anglais n'est pas la traduction du texte gallois, mais d'un autre
poème :
"Taliesin's Prophecy" (La prophétie de Taliesin).
"Rhyfelgyrch Gwyr Glamorgan", sur le même air que "Seziz Gwengamp" et "Sav Breiz-Ize1"
"Dafydd y Garreg Wen", qu'on trouve aussi dans les "Quatorze mélodies celtiques" de Bourgault-Ducoudray.
"Rhyfelgyrch Gwyr Harlech" (air de "An Erminig" par Taldir), "Llwyn
Onn" (l'air de "An Tri Anjeluz" par Taldir), "Nos Calan" (air de
"Nozvez Kalanna", poème composé par M. d'Herbais), et
"Ar hyd y Nos" (Au long de la nuit), une sorte d'hymne à la nuit,
qui est très
beau (c'est la matière première de l'hymne "An Diou Vreiz").
Des accompagnements simples et plaisants ont été composés
par Brinley Richards. Comme on le voit, plusieurs airs gallois ont été
repris pour
accompagner des poésies bretonnes composées ultérieurement.
Plusieurs airs recueillis par Brinley
- 50 -
Richards sont très anciens ; cependant, ils ont été
modifiés au XVIIIè siècle, de plusieurs façons,
par les harpistes de cette époque, selon le
goût du temps. Bien qu'ils soient très beaux, ils ne sortent
pas autant de l'ordinaire que les airs bretons ; car ils sont plus
proches
de la musique
classique, celle de Haendel, par exemple. Les modes grecs ne sont pour
ainsi dire pas employés.
De tous temps, les Gallois ont eu une bonne connaissance de leur
langue.
Les nobles et les habitants des villes n'ont jamais abandonné la
langue de leur nation, contrairement à la Bretagne. Même
les gens les plus pauvres savent lire, écrire et parler leur langue
correctement, parce
que le gallois est enseigné dans toutes les écoles et
à l'époque où elle n'était pas enseignée
dans les écoles, elle l'était à l'école du
dimanche par
les ministres méthodistes, qui ont sauvé la langue. De
plus, depuis plusieurs siècles, se tient chaque année un
"Eisteddfodau", concours de
poésie et de musique, fréquenté par de nombreuses
personnes venues des quatre coins du pays. La langue galloise est donc
littéraire, et la
musique galloise est savante (la polyphonie est connue au pays de
Galles
depuis le XIIè siècle). Mais depuis trente ou quarante ans
on
recueille des chansons galloises, venues jusqu'à nous de bouche
à oreille sans être écrites ; elles sont assez semblables
aux chansons
bretonnes ( à voir : publications de la "Welsh Folk Song Society").
Quelques airs ont été publiés en Bretagne par M.
Duhamel (Mélodies kymriques) : "Ym Mhontypridd mae 'nghariad", "Lliw'r
Heulwen",
"Tra bo dau", "Y Cariad Cyntaf", "Lliv Gwyn Rhosyn yr Haf".
Dans la musique galloise, le "penillion" est une chose étrange.
- 51 -
Le sonneur joue sur la harpe un air bien connu, et chante en même
temps un air qui fait contrepoint à l'air de la harpe. La partie
la plus basse
est celle de la harpe, la plus haute celle de la voix. La plupart du
temps, le "penillion" est improvisé.
Pour conclure, il n'est pas sans intérêt de dire que l'air
du "Bro Goz va Zadou", notre hymne national, est celui de l'hymne
national
gallois,
"Hen Wlad fy Nhadau". Les paroles galloises ont été composées
en 1856 par Evan James, un poète de Pontypridd. James James, son
fils,
composa l'air. Les paroles bretonnes ont été composées
par M. Jaffrennou-Taldir à la fin du XIXè siècle.
3. CHANSONS ECOSSAISES. MUSIQUE DES ILES HEBRIDES. LA GAMME PENTATONIQUE
On ne connaît les chansons écossaises en Bretagne, pour
ainsi dire, qu'à travers le recueil de Bourgault-Ducoudray (14 Mélodies
Celtiques),
dans laquelle on trouve plusieurs chansons d'Ecosse, avec des paroles
anglaises et françaises. Il n'y a pas de paroles en gaélique
dans ce
recueil. Il faut dire aussi que toutes les chansons écossaises
ne sont pas des chansons gaéliques. Beaucoup d'entre elles viennent
des
Lowlands, où on parle un dialecte anglais, de même qu'on
parle en Haute-Bretagne un patois français.
Quoi qu'il en soit, les airs recueillis par Ducoudray sont
merveilleusement
beaux. Qui n'a pas entendu "Roy's Wife of Aldivalloch",
complainte emplie de nostalgie et de chagrin, ou "Auld Robin Gray",
ou "Barbara Allen", sublime élégie ?
- 52 -
Quelques autres airs sont bien connus : "Loch Lomond" (air de "En tu
all d'ar Mor Bras" de Taldir), "Auld Lang Syne" (publié par M.
Camille Le Mercier d'Erm dans "Les Hymnes Nationaux des Peuples
celtiques").
Un élément remarquable dans la musique gaélique
est la gamme pentatonique : fa-sol-la-do-re. Elle peut être renversée
ou transposée. Rares
sont les airs composés uniquement sur la gamme pentatonique,
sur le continent tout du moins, car dans les Iles Hébrides on trouve
beaucoup
d'airs pentatoniques. Certains d'entre eux ont été publiés
par Mme Kennedy-Fraser ("Songs of the Hebrides - Sea Tangle"). Ils ont
été
étudiés par M. Duhamel dans un livre savant édité
en 1916 aux éditions Rouart et Lerolle, Paris.
Même en Ecosse continentale on trouve plus d'un air qui, sans
être entièrement pentatonique, comprend des phrases pentatoniques
(à noter
que l'air "Auld Lang Syne" est entièrement pentatonique).
La gamme pentatonique a été utilisée par beaucoup
de peuples pendant l'Antiquité. On la trouve maintenant en Ecosse,
en Irlande, en Chine,
chez les Indiens d'Amérique. La revue "Conferencia" a publié
dans son numéro I-a d'octobre 1936 une berceuse indienne composée
uniquement avec les notes de la gamme pentatonique.
Les modes grecs sont également utilisés parfois dans la musique écossaise.
4. CHANSONS IRLANDAISES. LES "IRISH MELODIES" DE THOMAS MOORE
Trente ans avant le Barzaz Breiz fut publié
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un livre qui donna une grande réputation à la musique
irlandaise dans le monde entier, les "Irish Melodies" (1804-1837). Le
poète
et patriote
Thomas Moore (1779-1852), qui est aussi l'auteur de nombreuses poésies
charmantes (par exemple "Lalla-Rookh", poème oriental, -
1817), avait composé les poèmes de grande qualité,
enflammés d'amour pour sa patrie, du souvenir de sa gloire passée
( "long-faded
glories"), d'espoir dans le futur, d'émerveillement devant la
beauté de la nature, enflammé aussi, il faut le dire, par
un penchant au plaisir un
peu trop romantique. Les poèmes de Thomas Moore étaient
composés sur des airs irlandais anciens ; les airs avaient été
accompagnés par le
compositeur Stephenson, un ami de Thomas Moore. On ne savait pas à
cette époque comment les airs celtiques devaient être accompagnés,
et c'est pourquoi, trop souvent, l'accompagnement ne correspond pas
au mode de la mélodie. Par exemple, l'air de "Shall the Harp then
be
silent" , air d'un poème ancien, "Macfarlane's Lamentation",
entièrement pentatonique, est accompagné par une musique
chromatique.
Beaucoup des airs des "Irish Melodies" sont connus universellement :
"The Last Rose of Summmer", "Let Erin Remember", devenu
l'hymne national irlandais, et qui a servi plus tard pour le "Dalc'h
Soñj" breton, "The Minstrel's Boy", devenu l'air de "Daou Soner
Landevant", etc.
Il est possible que les airs anciens aient été légèrement
modifiés par le collaborateur de Thomas Moore, comme cela a été
le cas pour les airs
gallois.
Mais plusieurs autre recueils ont été publiés en
Irlande. Je ne mentionne que celui de Joyce , "Ancient Irish Music,
Comprising
One
Hundred Airs hitherto Unpublished". Les airs anciens ont été
mieux conservés,
- 54 -
à mon avis, que dans le livre de Thomas Moore. Les accompagnements
composés par le Professeur Glover sont simples et correspondent
bien à la mélodie (il faut noter qu'il y a quelques phrases
musicales sans harmonie ni contrepoint, la mélodie a été
redoublée à l'octave
inférieure (22). En outre, dans le livre de Joyce il y a plusieurs
airs de danse, "Reel", "Horn-Pipe", avec une mesure à deux temps
; "Double
Jig", avec une mesure 6/8 et trois croches à chaque temps ;
"Single Jig", avec une mesure à 6/8 aussi, mais avec une noire et
une croche à
chaque temps ; "Hop Jig" ou "Slip Jig", avec une mesure à 9/8.
Joyce indique pour chaque air où et par qui il a été
chanté. Plusieurs
chansons ont été chantées par son père.
D'autres par des fermiers des comtés de Korkig (Cork) et de Limnac'h
(Limerick), par des enfants.
Plusieurs airs ne sont pas accompagnés de paroles, parce qu'elles
n'étaient pas chantées, mais sifflées ou jouées
par des "fiddlers"
(violonistes) ou des "bag-pipers" (joueurs de biniou). Beaucoup d'entre
eux sont très anciens, sans doute. L'un a été chanté
devant Joyce,
quand il était petit, par sa grand'mère qui avait quatre-vingts
ans, et elle l'avait entendu dans sa jeunesse comme un air très
ancien. Quelques
airs avaient été publiés sur feuilles volantes.
Les airs du livre de Joyce sont donc d'authentiques airs populaires.
La musique irlandaise ressemble à la musique bretonne à
plusieurs égards. Les modes grecs sont souvent employés.
Il y a pourtant de
nombreuses traces de la gamme pentatonique qu'on ne trouve pas en
Bretagne.
Il y a aussi beaucoup de modulations, de changements de
modes (beaucoup d'airs, majeurs au
(22) Is-eizvedenn : "octave inférieure".
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début, deviennent hypophrygiens à la fin). Souvent la
mélodie se termine par une note en dehors de la tonique ou de la
dominante. Elle se
termine parfois par le deuxième degré ou par le quatrième
degré (voir : l'air de "Nora Creina" dans le recueil de Ducoudray,
"14 Mélodies
Celtiques"). En ce qui concerne le rythme, les mesures sont assemblées
d'une façon plus correcte que dans la musique bretonne : il y a
le plus
souvent quatre ou huit mesures dans une phrase musicale ; mais le
rythme
dans chaque mesure est très varié. La mélodie s'élève
souvent, très
vite, par des doubles croches. Il y a beaucoup de syncopes et de
contre-temps.
On trouve quelques traces chromatiques. En bref, la musique
irlandaise est plus variée et plus enthousiaste que la musique
bretonne.
Par H. CORBES. Publié dans GWALARN, numéro 104-105, Juillet-Août
1937