Voltaire et
l'esclavage
La race des Nègres
" La
race
des Nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre [...] on peut
dire
que si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre
entendement,
elle est très inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande
attention, ils
combinent peu et ne paraissent faits ni pour les avantages, ni pour les
abus de
notre philosophie. Ils sont originaires de cette partie de l’Afrique
comme les
éléphants et les singes ; ils se croient nés en Guinée pour être
vendus
aux Blancs et pour les servir. "
Voltaire, Essai
sur les m½urs,
Genève, 1755, t. XVI, pp. 269-270
Candide et Cacambo arrivent à Surinam :
" En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par
terre,
n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un calecon de
toile
bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main
droite.
" Eh ! mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu
là,
mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? - J’attends mon
maître,
M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce
M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? - Oui,
monsieur,
dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour
tout
vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et
que la
meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous
voulons
nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les
deux cas.
C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque
ma mère
me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me
disait : "
Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront
vivre
heureux ; tu as l’honneur d’être l’esclave de nos seigneurs les
blancs, et
tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. " Hélas ! Je
ne
sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne.
Les chiens,
les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que
nous ;
les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches
que
nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas
généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous
cousins
issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses
parents
d’une manière plus horrible. "
Voltaire, Candide,
ou
l’optimisme, Paris, 1759, rééd., Bordas, coll. " Univers des
lettres
", 1969, pp. 118, 124