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Dominique Groux
Pour un apprentissage
précoce
des langues
Le Français dans le Monde
330/2003
On a beaucoup écrit sur l’apprentissage
précoce
des langues et sur tous les tons, tour à tour enthousiaste,
inquiet
ou profondément angoissé. Dès lors, comment y voir
clair dans le débat relatif à l’apprentissage
précoce
des langues ou à celui relatif au bilinguisme ? Le point sur les
conditions nécessaires à la réussite d’un tel
enseignement,
sur ses avantages et ses enjeux…
Il est important d’être confronté
dès
le plus jeune âge à la langue étrangère.
Plus
l’apprentissage sera précoce, mieux ce sera pour l’enfant.
À
trois ans, l’enfant a toute la souplesse intellectuelle pour imiter,
pour
apprendre, pour se fondre dans la langue et la culture de l’autre.
À
la maternelle, il apprend la langue étrangère en
chantant,
en jouant, en réalisant des objets… sans effort. Sur le mode
ludique.
C’est un moment exceptionnel où l’enfant est disponible pour
emmagasiner
de nombreuses connaissances. Il répète les sons qu’il ne
connaît pas dans sa langue. Il répète sans accent.
Il le fait par plaisir.
Dans les pays qui proposent un apprentissage
d’une langue
étrangère dès la maternelle comme le Liban ou
l’Égypte
(écoles privées), l’Italie et la France dans certaines de
leurs régions (Val d’Aoste, Alsace…), on a choisi l’option du
bilinguisme.
C’est-à-dire que les activités scolaires se font en
général
à parité dans la langue maternelle et dans la langue
étrangère.
La langue étrangère n’est donc pas apprise pour
elle-même,
mais elle est le vecteur d’enseignements disciplinaires. Elle a ainsi
un
sens. Elle permet l’accès à certaines connaissances.
Bien entendu, il ne suffit pas de commencer
à
apprendre la langue dès l’âge de trois ans. Il faut
poursuivre
cet apprentissage tout au long du cursus primaire. Si l’on veut que
l’enfant
soit réellement bilingue, il est nécessaire de lui
proposer
un enseignement dans sa langue et dans la langue
étrangère
durant toute sa scolarité primaire. Cette éducation
bilingue
ne représente pas de surcharge de travail pour l’enfant car on
ne
lui propose pas de cours supplémentaires par rapport à
l’emploi
du temps classique mais seulement des enseignements disciplinaires dans
la langue étrangère. Certains pays ont choisi d’enseigner
les disciplines littéraires en langue étrangère
(écoles
bilingues en Roumanie, en Allemagne…), d’autres les disciplines
scientifiques
(écoles bilingues au Vietnam, en Égypte, en Moldavie…),
d’autres
l’éducation physique (Seychelles) ou les disciplines artistiques…
Une seconde langue étrangère est
rapidement
introduite dans le cursus, en fin de primaire ou dès la
première
année du secondaire, ce qui fait que l’élève est
trilingue
à l’issue de son cursus.
Voici donc rapidement présentées
les conditions
idéales d’un enseignement bilingue. Rien à voir avec
l’exposition
homéopathique à la langue étrangère qui est
proposé aux enfants du primaire en France. Dans ce cas, il ne
s’agit
pas bien sûr d’éducation bilingue. Je ne soulignerai pas
ici
la frilosité de notre politique en matière d’enseignement
précoce des langues. Je l’ai fait en d’autres lieux*. Je
voudrais
seulement insister sur les avantages cognitifs d’une véritable
éducation
bilingue.
Des avantages cognitifs
Le grand avantage lié à
l’éducation
bilingue est le fait, finement analysé par C. Hagège
(1996),
que le jeune enfant est capable d’entendre et de reproduire à
l’identique
les sons des autres langues inconnus de sa langue maternelle et qu’il
n’en
sera plus capable à l’âge de dix ans. L’enfant qui aura
appris
très tôt une langue étrangère n’aura donc
pas
d’accent.
Il faut signaler aussi que l’on entre plus
facilement
dans une langue étrangère lorsqu’on est tout petit et
confiant
et que l’on n’est pas encore inhibé par la crainte du brouillage
de son image sociale ni affecté par une construction identitaire
délicate, comme on peut l’être dès l’âge de
la
préadolescence, où l’on supporte plus difficilement la
différence
et le regard de l’autre que l’on imagine
délibérément
critique.
Si l’enfant apprend très tôt la
langue étrangère
dans le cadre d’une éducation bilingue, il n’aura donc pas
d’accent
et il ne connaîtra pas les blocages qui nuisent à
l’apprentissage,
mais il aura aussi des avantages certains sur le plan intellectuel et
sur
le plan de la personnalité.
De nombreuses études ont
suggéré
l’existence d’un avantage sur le plan intellectuel lié au
développement
de la bilingualité.
Par exemple, Peal et Lambert (1962) qui ont
comparé,
à Montréal, les résultats à des tests
d’intelligence
verbale et non verbale, d’enfants bilingues français-anglais et
d’enfants monolingues, âgés de dix ans, ont
constaté
une certaine supériorité intellectuelle des bilingues
qu’ils
attribuent à une grande « flexibilité cognitive
»
résultant de l’habitude de passer d’un système de
symboles
à l’autre. Ces avantages cognitifs liés au
développement
bilingue se retrouvent au niveau des tâches créatives, des
habiletés métalinguistiques et de la
créativité
verbale.
On a pu constater aussi que l’introduction d’une
langue
seconde à un âge précoce entraîne de
meilleures
performances en langue maternelle à condition que la
compétence
en langue maternelle soit déjà élevée au
moment
de l’exposition à la langue seconde (Cummins, 1979). De
même,
une comparaison entre des enfants bilingues franco-arabes et des
enfants
monolingues scolarisés dans une même école
française
et appartenant au même milieu socio-culturel a montré que
les enfants bilingues avaient des résultats supérieurs en
français et en mathématique (Groux, Porcher, 1998).
Ce dernier constat vient nuancer les conclusions
de certains
chercheurs comme Lambert (1977) qui pense que le rapport entre les
statuts
respectifs des deux langues du bilingue détermine
l’évolution
de la bilingualité. L’avantage cognitif lié au
développement
bilingue se retrouverait surtout chez les enfants d’une
communauté
dominante qui sont scolarisés dans une langue moins
prestigieuse.
C’est ce que l’on appelle le bilinguisme additif. La forme soustractive
se retrouverait surtout chez les enfants de minorités
ethnolinguistiques.
Ce serait donc le rapport entre les statuts respectifs des deux langues
qui déterminerait l’évolution de la bilingualité.
Cependant, et nous insistons sur ce point, les
enfants
bilingues, issus de l’immigration, qui ont la possibilité de
pratiquer
leurs deux langues dans le système scolaire, ont des
résultats
supérieurs à ceux de leurs collègues monolingues
(pour
qui le français est la seule langue d’enseignement) dans ces
disciplines
si valorisées que constituent le français et les
mathématiques.
Tous les chercheurs qui se sont
intéressés
au bilinguisme ont reconnu la grande plasticité du cerveau
jeune,
capable d’acquérir de nouveaux mécanismes linguistiques,
que l’adulte ne possède plus au même degré. Pour un
cerveau jeune, l’acquisition de deux ou trois langues n’est pas plus
difficile
que celle d’une seule. Et il n’est pas nécessaire qu’il y ait
traduction
ou enseignement car la langue étrangère s’acquiert
spontanément
jusqu’à l’âge de six ou sept ans si l’enfant est
immergé
dans un milieu où l’on parle une autre langue que la langue
maternelle,
ou les deux langues. Le bilinguisme institutionnel peut
représenter
ce milieu favorable à l’apprentissage spontané et
simultané
de deux langues.
Enfin, il convient de souligner l’importance de
l’apprentissage
précoce des langues sur le plan de la personnalité. En
effet,
comment peut-on mieux éduquer l’enfant à
l’altérité
qu’en lui proposant un enseignement des langues
étrangères
dès son plus jeune âge ? En découvrant très
tôt une autre langue et une autre culture, l’enfant va
acquérir
une ouverture intellectuelle et il aura de meilleures chances de
comprendre
les autres. Il aura aussi des éléments nouveaux pour
réfléchir
à une éthique qui tiendra compte des autres et qui
privilégiera
les valeurs d’harmonie et de concorde.
Les enjeux de l’apprentissage précoce
Les langues étrangères
représentent
aujourd’hui un atout important sur le plan humain mais aussi sur le
plan
social. On sait, pour avoir lu Bourdieu, et en particulier Ce que
parler
veut dire, L’économie des échanges linguistiques,
qu’elles
confèrent un pouvoir symbolique important à ceux qui les
parlent. Le capital linguistique constitué par les
compétences
en langues étrangères apporte au locuteur un capital
social
incontestable, une reconnaissance sociale et un pouvoir symbolique
fort.
Les classes privilégiées l’ont d’ailleurs bien compris
qui
investissent sans compter dans les séjours linguistiques
à
l’étranger pour leurs enfants. Il est donc important de proposer
à tous les enfants la possibilité de maitriser, le plus
tôt
possible, des langues étrangères pour qu’ils puissent
avoir
une chance de s’intégrer à un monde en perpétuel
changement
et pour qu’ils puissent mieux le comprendre.
J’émets donc le souhait d’un
enseignement bilingue
pour tous dès la maternelle, à l’exemple de ce qui se
fait
depuis de nombreuses années au Luxembourg qui pratique
même,
dès le primaire, l’éducation trilingue (luxembourgeois,
français,
allemand) à laquelle il faut ajouter l’anglais dès le
secondaire.
Ce choix est intéressant parce qu’il montre une volonté
de
s’inscrire à la fois dans le patrimonial (luxembourgeois) et
dans
l’international (sans le limiter à l’anglais). On ne renonce pas
à son identité, à ses spécificités
culturelles,
mais on se tourne aussi vers les autres.
On peut mettre en place cet enseignement dans
d’autres
pays. On peut le mettre en place en France. Si les responsables
éducatifs
sont convaincus de l’intérêt de former des enfants
plurilingues
et pluriculturels, des moyens financiers seront dégagés
(une
école bilingue coûte une fois et demie plus qu’une
école
monolingue), des formations d’enseignants seront mises en place. En ce
sens, la mondialisation représente un formidable espoir pour le
plurilinguisme et le pluriculturalisme.
Dominique Groux, IUFM de Versailles (France)
Bibliographie
Cummins, J., « Cognitive/academic
language proficiency,
linguistic interdependence, the optimum age question and some other
matters
», Working Papers on Bilingualism, pp. 197-205, 1979.
Groux, D., L’enseignement précoce des
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des enjeux à la pratique, Chronique sociale, 1996.
Groux, D., Porcher, L. (1998, rééd.
2003),
L’apprentissage précoce des langues, P.U.F., « Que sais-je
? ».
Groux, D., « Bekämpfung des
Schulversagens
durch frühzeitigen Spracherwerb. Die französisch-arabische
Primarschule
in der Rue de Tanger in Paris », in Bildung und Erziehung,
Pädagogische
Laboratorien, Böhlau, n°51, septembre 1998, pp. 271-278.
Groux, D., « Des conditions favorables pour
un
enseignement précoce des langues ? », L’apprentissage
précoce
des langues, in Résonances, Sion, Suisse, décembre 1999,
pp. 3-4.
Groux, D., « Bekämpfung des
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Hagège, C., L’enfant aux deux langues,
Odile Jacob,
1996.
Lambert, W.E., Peal, E., « The relation of
bilingualism
to intelligence », Psychological Monographs, 76, pp. 1-23, 1962.
Lambert W.E., « Effects of bilingualism on
the
individual », in Hornby P.A. (ed), Bilingualism: Psychological,
Social
and Educational Implications, New York, San Francisco, London, Academic
Press Inc., pp. 15-27, 1977.
Notes
* Groux, 1996 ; Groux, Porcher, 1998
(rééd.
2003) ; Groux, 1999.
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