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Pierre Jakez Hélias
Le Cheval d'orgueil
http://www.arbedkeltiek.com/galleg/livres/cheval_orgueil.htm
http://www.arbedkeltiek.com/galleg/livres/cheval_orgueil.htm
Le poupon au maillot
Marie - Jeanne Le Goff commence à me lever à l'âge
de trois mois. Le bonnet blanc à trois quartiers de mon
baptême
a été remplacé par un bonnet noir de même
façon
sur lequel on a cousu des cabochons et des perles de verre. On me
revêt
d'une robe violette plus longue que moi, mais il faut bien penser que
je
grandirai. Là - dessus, un tablier ivoire avec des poches, oui
messieurs!
Des collerettes, j'en ai bien une demi - douzaine, sorties du crochet
de
ma mère et prévues, elles aussi pour aller jusqu'à
mes trois ans. Ces collerettes ne peuvent servir à baver
à
cause des dessins à jour qui laissent passer tout ce qu'on veut.
Elles sont là simplement pour l'orgueil. L'ennui, c'est que ma
mère,
en dehors des dimanches, n'a pas beaucoup le temps de m'habiller. Et la
cérémonie de l'habillage est si longue, avec toutes ces
épingles,
qu'à la fin de l'opération nous sommes fatigués
tous
les deux. Alors, elle me déshabille et me remet au lit avec mon
maillot serré. Ce maillot je l'ai gardé un an…
Quand le Breton des côtes se prépare à mourir, son âme impatiente et lassée de son corps brûle de devenir anaon et d'appareiller au large.
C'est là que se trouve le Paradis sans latitude ni longitude
que les Celtes trouvèrent en eux-mêmes sans sextant ni
boussole.
Les Irlandais l'appelent Tir na n'Og et les Bretons Bro ar Re Yaouank,
qui veut dire Terre des Jeunes, parce que le temps n'y est pas
compté.
Une île, terre flottante, qui ne connaît qu'une fois la
même vague, ne reste qu'un instant à l'aplomb de chaque
étoile.
Elle est beaucoup plus loin qu'on ne saurait le dire, et pourtant il
suffit
d'une seule marée pour la rejoindre.
On ne peut pas mourir quand la mer monte au plein. Le dernier
souffle
est exhalé à mer étale et le reflux embarque
l'âme
dans la lourde écume de sa vague en retour.
Mais il faut le vent haut, le vent d'amont, pour porter en kornog.
Si le vent garde l'âme dans le sillage du soleil, elle navigue
sur
l'île fortunée, au signal d'un grand feu qui arde nuit et
jour la plus haute éminence.
Au rivage l'attend un cortège d'élus dans une lumière surnaturelle où toute impureté se dissipe et se fond. Tous les arbres sont verts, toutes les nourritures se résolvent dans la pomme, tous les breuvages dans l'hydromel des sources vives. C'est un pardon sans fin, sous les ombrages, et les plus beaux cantiques des fées à tresses blondes bercent les bienheureux dans leurs demeures transparentes.
Voilà ce que l'on disait à Molène ......
Extrait de Légendes de la Mer de Pierre-Jakez Hélias
LES PETRIFIES DE BREHAT
Mais les rochers du Pan racontent surtout le drame du comte
Mériadec
de Goëllo. Ses deux fils Gwill et Isselbert, fatigués
d'attendre
la mort de leur père, décidèrent de le tuer pour
entrer
en possession de son héritage.
Mériadec eut vent du complot et put s'enfuir, mais ses fils
le rejoignirent à la pointe du Pan, et accomplirent leur crime.
Mais quand ils voulurent précipiter le corps de la falaise, ils
sentirent leurs membres s'appesentir.
Ils devinrent de pierre, ainsi que le corps du comte, et sont
restés
pétrifiés sur le vide, à jamais unis par la
pétrification
de leur père, dont le sang a teinté à jamais tous
les rochers de Bréhat.
Sur la colinne, les grandes pierres en postures humaines, que l'on
dirait
agenouillées, sont une curieuse adoration des bergers de
l'île.
En effet, un jour le fée du Pan reçut la visite d'une
amie chère, une princesse des Eaux. La visiteuse était si
belle que les pauvres bergers laissèrent vaguer leurs troupeaux
pour se presser autour d'elle. Furent-ils trop pressants ? La fille des
Eaux pria son amie de la délivrer de ses admirateurs, et la
fée
Pan les pétrifia comme ils étaient.
Ainsi temoigneront-ils inlassablement de la fascinante beauté
des sirènes ...
Extrait de Légendes de la Mer de Pierre-Jakez Hélias
L'OR DE CHAT
Au pays de Saint-Malo, il y avait naguère plus de fées
dans la mer et sur les grèves qu'on ne comptait de
bergères
dans les landes.
Un soir de lune, une troupe de fées se livraient à la
danse ronde. Il arriva que douze jeunes gens étaient en
fête,
quand ils furent un peu chauds de boire, ils décidèrent
d'aller
inviter à la contredanse les belles fées de la
grève.
Mais, au cours de la danse, elles s'aperçurent que les
garçons
avaient le souffle court et les jambes de laine, et elles
entrèrent
en fureur. D'un coup de leur baguette, elles changèrent les
malappris
en six gros matous noirs et six chattes blanches.
Quand elles virent les pauvres animaux miauler de détresse,
la bonté naturelle des fées de Saint-Malo leur attendrit
le coeur, et elles promirent aux farauds de les rétablir dans
leur
forme première aussitôt qu'ils auraient filé, pour
chacune d'elles, un manteau d'or et une robe d'argent tissés
dans
le seul mica de la grève.
La tâche n'eut pas été longue si les fées
n'avaient précisé qu'ils ne pourraient filer que durant
les
douze coups de minuit.
Les six matous et les six chattes se mirent au travail sans attendre.
Lorsque toutes les fées furent habillées, elles
frappèrent
les chats de leur baguette et en refirent des humains. On ne dit pas si
plusieurs siècles avaient passés sur leur tête.
Ce qui est sûr, c'est qu'il est très rare de voir de
vrais
chats s'égarer sur le sable de mer. A Saint-Malo, pourtant,
"argent
de chat" est le nom du mica gris. Quand ce mica s'allume d'un reflet
blond,
il devient "l'or de chat", dont se tissait jadis le manteau d'apparat
des
Dames de la Mer.
Extrait de Légendes de la Mer de Pierre-Jakez Hélias
Quand la grande marée de Mars, la mer de Douarnenez déchale si loin qu'elle met au jour les décombres d'une ville immense et les restes des chaussées de pierre. Cette ville engloutie avait nom Is. Elle s'étendait sur neuf lieues, ceinturée d'épais remparts. Peut-être était-elle déjà une île quand elle fut édifiée et donna son nom à Douarnenez qui veut dire, en Breton, le Terre de l'Ile ....
En ce temps là, le roi Gradlon régnait sur la
Cornouaille,
il avait établi en maître, dans sa capitale Kemper, le
saint
homme Corentin, et s'était retiré dans Is, près de
sa fille unique Ahès-Dahut.
On ne sait si la ville d'Is était le précieux cadeau
que le roi voulut faire à sa fille ou si Ahès-Dahut la
fit
surgir en une nuit par l'opération des mauvais esprits, car les
septs péchés capitaux menaient sa cour dissolue.
Tous les soirs, la princesse prenait un nouvel amant, dont le corps
au matin, était jeté dans l'enfer de Plogoff.
Un soir, un prince étrange tout vêtu d'écarlate
et venu on ne sait d'où, se rendit maître de la princesse.
"Belle, si vous m'aimez, donnez moi de votre amour d'assurés
témoignages."
- "Quels témoignages, mon cher seigneur, vous donnerais-je ?
- "La clé des écluses"
- "C'est la clé confiée à Gradlon seul par les
esprits de la mer. Elle ne quitte pas le col de mon père."
- "Votre père est vieux. Il dort. Et vous avez la main si
douce."
Voilà Dahut qui dérobe la clé, et le prince
largue
les écluses. Voilà la mer qui tombe sur Is comme une
bête.
Elle déferle au galop dans les rue, abat les maisons,
étouffe
les cris d'horreur.
Sur son cheval marin, le vieux Gradlon chevauche durement dans les
vagues, aux côtés de saint Guénolé, pour
regagner
la Grande Terre. Mais le cheval peine dans la tourmente.
- "Gradlon, jette à l'eau la sale bête qui s'accoche
à
toi"
- "Mais c'est ma fille Guénolé. Je ne saurais la laisser"
- "Toi seul seras sauvé, toi seul !"
Gradlon en larmes, se libère des bras de sa fille. Le cheval allégé gagne sur la vague et prend pied en terre ferme. La mer s'apaise. Elle n'est plus qu'un lac éteincelant où meurent des sons de cloches .
Extrait de Légendes de la Mer de Pierre-Jakez Hélias
Lorsque la mer fut apaisée, le saint homme
Guénolé,
servi par le vieux Gradlon, voulut dire une messe pour le salut de la
ville
engloutie. Alors qu'il élevait le calice, surgit des eaux
scintillantes,
le torse blanc d'une fille aux cheveux de cuivre, un bras levé
au
ciel. Une lourde queue d'écailles bleues terminait son corps.
C'était Ahès-Dahut, devenue Marie-Morgane. La main de
Guénolé trembla si fort, que le précieux calice
lui
échappa et vint se briser sur les rochers. La messe ne fut point
consommées, Is demeure maudite et Morgane sirène. Chaque
fois que se montre Ahès, un orage terrible est bien près
de crever.
Un jour, le patron Porzmoger, avait mouillé sa barque en
baie.
Quand il voulut remonter l'ancre, il ne put parvenir à la
décrocher.
Il se dévêtit et se laissa glisser le long du filin.
L'ancre était accochée dans las branches d'une croix
dorée au sommet d'une église. Des cloche
s'ébranlèrent,
et il sombra le long de la tour. Par une fenêtre sans vitrail, il
pénétra dans une nef illuminée où se
pressait
une foule fervente, et adossé à l'autel, un prêtre
attendait Porzmoger.
Le sacristain quêteur présenta au marin un large plat
où s'entassaient des pièces d'or aux curieuses marques :
"Pour les chers trépassés". Porzmoger n'avait pas un
liard,
il secoua les épaules, alors le prêtre ouvrit les bras et
se mit à chanter : "Dominum vobiscum" . Puis une grande plainte
monta de la nef, où les assistants devinrent cadavres livides et
squelettes blanchis.
La princesse vint au pêcheur : "Ne pouvais-tu répondre et cum spirit tuo, Porzmoger ! Tu nous aurais sauvés tous."
A l'instant, il reconnut Marie-Morgane, et sut qu'il était dans Is. Il n'eut que le temps de remonter par la corde des cloches et le filin d'ancrage. A peine avait-il sectionné le filin et hissé la voile, que l'orage fantastique de la sirène creusait déjà les vagues autour de lui.
Et la ville d'Is attend toujours que finisse, enfin, la messe de
rachat.
Extrait de Légendes de la Mer de Pierre-Jakez Hélias