Manfred Overmann
Jürgen Wagner

Pierre Jakez Hélias
Le Cheval d'orgueil

http://www.arbedkeltiek.com/galleg/livres/cheval_orgueil.htm

http://www.arbedkeltiek.com/galleg/livres/cheval_orgueil.htm

" Trop pauvre que je suis pour posséder un autre animal, du moins 'le Cheval d'Orgueil' aura-t-il toujours une stalle dans mon écurie ". Ainsi parlait à l'auteur, son petit-fils, l'humble paysan Alain Le Goff qui n'avait d'autre terre que celle qu'il emportait malgré lui aux semelles de ses sabots de bois. " Quand on est pauvre, mon fils, il faut avoir de l'honneur. Les riches n'en ont pas besoin. " Et l'honneur consiste à tenir et à faire respecter son rang, si humble soit-il.L'auteur a grandi dans ce sentiment. Avant d'apprendre le français, il a été élevé en milieu bretonnant, dans une société qui vivait selon un code strictement établi. Il n'enseigne pas, il raconte minutieusement comment on vivait dans une "paroisse" bretonnante de l'extrême Ouest armoricain dans la première moitié de ce siècle. Il nous fait partager sa profonde conviction: ceux qui jugent les paysans comme des êtres grossiers sont eux-mêmes des esprits sommaires et naïfs. Il affirme que ce sont des siècles de mépris culturel qui ont fini par déclencher jacqueries et révoltes chez les paysans de notre pays. Et puis, un jour,"le Cheval d'Orgueil" a secoué furieusement sa crinière !

Le poupon au maillot
Marie - Jeanne Le Goff commence à me lever à l'âge de trois mois. Le bonnet blanc à trois quartiers de mon baptême a été remplacé par un bonnet noir de même façon sur lequel on a cousu des cabochons et des perles de verre. On me revêt d'une robe violette plus longue que moi, mais il faut bien penser que je grandirai. Là - dessus, un tablier ivoire avec des poches, oui messieurs! Des collerettes, j'en ai bien une demi - douzaine, sorties du crochet de ma mère et prévues, elles aussi pour aller jusqu'à mes trois ans. Ces collerettes ne peuvent servir à baver à cause des dessins à jour qui laissent passer tout ce qu'on veut. Elles sont là simplement pour l'orgueil. L'ennui, c'est que ma mère, en dehors des dimanches, n'a pas beaucoup le temps de m'habiller. Et la cérémonie de l'habillage est si longue, avec toutes ces épingles, qu'à la fin de l'opération nous sommes fatigués tous les deux. Alors, elle me déshabille et me remet au lit avec mon maillot serré. Ce maillot je l'ai gardé un an…
 
 

<>Pierre Jakez Hélias , Le cheval d'orguei
 

Per Jakez Hélias, Son cheval d'orgueil a galopé sur toute la terre, dans: Trinka (2000): Une Bretagne drôlement remarquable. Bannalec: Des Dessins et des Mots, Kérignan : 79.


La Bretagne des Légendes



LE PARADIS DU COUCHANT

Quand le Breton des côtes se prépare à mourir, son âme impatiente et lassée de son corps brûle de devenir anaon et d'appareiller au large.

C'est là que se trouve le Paradis sans latitude ni longitude que les Celtes trouvèrent en eux-mêmes sans sextant ni boussole.
Les Irlandais l'appelent Tir na n'Og et les Bretons Bro ar Re Yaouank, qui veut dire Terre des Jeunes, parce que le temps n'y est pas compté.
Une île, terre flottante, qui ne connaît qu'une fois la même vague, ne reste qu'un instant à l'aplomb de chaque étoile. Elle est beaucoup plus loin qu'on ne saurait le dire, et pourtant il suffit d'une seule marée pour la rejoindre.

On ne peut pas mourir quand la mer monte au plein. Le dernier souffle est exhalé à mer étale et le reflux embarque l'âme dans la lourde écume de sa vague en retour.
Mais il faut le vent haut, le vent d'amont, pour porter en kornog. Si le vent garde l'âme dans le sillage du soleil, elle navigue sur l'île fortunée, au signal d'un grand feu qui arde nuit et jour la plus haute éminence.

Au rivage l'attend un cortège d'élus dans une lumière surnaturelle où toute impureté se dissipe et se fond. Tous les arbres sont verts, toutes les nourritures se résolvent dans la pomme, tous les breuvages dans l'hydromel des sources vives. C'est un pardon sans fin, sous les ombrages, et les plus beaux cantiques des fées à tresses blondes bercent les bienheureux dans leurs demeures transparentes.

Voilà ce que l'on disait à Molène ......
 

Extrait de Légendes de la Mer de Pierre-Jakez Hélias


LES PETRIFIES DE BREHAT

Mais les rochers du Pan racontent surtout le drame du comte Mériadec de Goëllo. Ses deux fils Gwill et Isselbert, fatigués d'attendre la mort de leur père, décidèrent de le tuer pour entrer en possession de son héritage.
Mériadec eut vent du complot et put s'enfuir, mais ses fils le rejoignirent à la pointe du Pan, et accomplirent leur crime. Mais quand ils voulurent précipiter le corps de la falaise, ils sentirent leurs membres s'appesentir.
Ils devinrent de pierre, ainsi que le corps du comte, et sont restés pétrifiés sur le vide, à jamais unis par la pétrification de leur père, dont le sang a teinté à jamais tous les rochers de Bréhat.

Sur la colinne, les grandes pierres en postures humaines, que l'on dirait agenouillées, sont une curieuse adoration des bergers de l'île.
En effet, un jour le fée du Pan reçut la visite d'une amie chère, une princesse des Eaux. La visiteuse était si belle que les pauvres bergers laissèrent vaguer leurs troupeaux pour se presser autour d'elle. Furent-ils trop pressants ? La fille des Eaux pria son amie de la délivrer de ses admirateurs, et la fée Pan les pétrifia comme ils étaient.

Ainsi temoigneront-ils inlassablement de la fascinante beauté des sirènes ...
 

Extrait de Légendes de la Mer de Pierre-Jakez Hélias


L'OR DE CHAT

Au pays de Saint-Malo, il y avait naguère plus de fées dans la mer et sur les grèves qu'on ne comptait de bergères dans les landes.
Un soir de lune, une troupe de fées se livraient à la danse ronde. Il arriva que douze jeunes gens étaient en fête, quand ils furent un peu chauds de boire, ils décidèrent d'aller inviter à la contredanse les belles fées de la grève.
Mais, au cours de la danse, elles s'aperçurent que les garçons avaient le souffle court et les jambes de laine, et elles entrèrent en fureur. D'un coup de leur baguette, elles changèrent les malappris en six gros matous noirs et six chattes blanches.
Quand elles virent les pauvres animaux miauler de détresse, la bonté naturelle des fées de Saint-Malo leur attendrit le coeur, et elles promirent aux farauds de les rétablir dans leur forme première aussitôt qu'ils auraient filé, pour chacune d'elles, un manteau d'or et une robe d'argent tissés dans le seul mica de la grève.
La tâche n'eut pas été longue si les fées n'avaient précisé qu'ils ne pourraient filer que durant les douze coups de minuit.
Les six matous et les six chattes se mirent au travail sans attendre. Lorsque toutes les fées furent habillées, elles frappèrent les chats de leur baguette et en refirent des humains. On ne dit pas si plusieurs siècles avaient passés sur leur tête.

Ce qui est sûr, c'est qu'il est très rare de voir de vrais chats s'égarer sur le sable de mer. A Saint-Malo, pourtant, "argent de chat" est le nom du mica gris. Quand ce mica s'allume d'un reflet blond, il devient "l'or de chat", dont se tissait jadis le manteau d'apparat des Dames de la Mer.
 

Extrait de Légendes de la Mer de Pierre-Jakez Hélias


 



LA SUBMERSION D'YS

Quand la grande marée de Mars, la mer de Douarnenez déchale si loin qu'elle met au jour les décombres d'une ville immense et les restes des chaussées de pierre. Cette ville engloutie avait nom Is. Elle s'étendait sur neuf lieues, ceinturée d'épais remparts. Peut-être était-elle déjà une île quand elle fut édifiée et donna son nom à Douarnenez qui veut dire, en Breton, le Terre de l'Ile ....

En ce temps là, le roi Gradlon régnait sur la Cornouaille, il avait établi en maître, dans sa capitale Kemper, le saint homme Corentin, et s'était retiré dans Is, près de sa fille unique Ahès-Dahut.
On ne sait si la ville d'Is était le précieux cadeau que le roi voulut faire à sa fille ou si Ahès-Dahut la fit surgir en une nuit par l'opération des mauvais esprits, car les septs péchés capitaux menaient sa cour dissolue.
Tous les soirs, la princesse prenait un nouvel amant, dont le corps au matin, était jeté dans l'enfer de Plogoff.

Un soir, un prince étrange tout vêtu d'écarlate et venu on ne sait d'où, se rendit maître de la princesse. "Belle, si vous m'aimez, donnez moi de votre amour d'assurés témoignages."
- "Quels témoignages, mon cher seigneur, vous donnerais-je ?
- "La clé des écluses"
- "C'est la clé confiée à Gradlon seul par les esprits de la mer. Elle ne quitte pas le col de mon père."
- "Votre père est vieux. Il dort. Et vous avez la main si douce."

Voilà Dahut qui dérobe la clé, et le prince largue les écluses. Voilà la mer qui tombe sur Is comme une bête. Elle déferle au galop dans les rue, abat les maisons, étouffe les cris d'horreur.
Sur son cheval marin, le vieux Gradlon chevauche durement dans les vagues, aux côtés de saint Guénolé, pour regagner la Grande Terre. Mais le cheval peine dans la tourmente.
- "Gradlon, jette à l'eau la sale bête qui s'accoche à toi"
- "Mais c'est ma fille Guénolé. Je ne saurais la laisser"
- "Toi seul seras sauvé, toi seul !"

Gradlon en larmes, se libère des bras de sa fille. Le cheval allégé gagne sur la vague et prend pied en terre ferme. La mer s'apaise. Elle n'est plus qu'un lac éteincelant où meurent des sons de cloches .

Extrait de Légendes de la Mer de Pierre-Jakez Hélias



MARIE-MORGANE

Lorsque la mer fut apaisée, le saint homme Guénolé, servi par le vieux Gradlon, voulut dire une messe pour le salut de la ville engloutie. Alors qu'il élevait le calice, surgit des eaux scintillantes, le torse blanc d'une fille aux cheveux de cuivre, un bras levé au ciel. Une lourde queue d'écailles bleues terminait son corps.
C'était Ahès-Dahut, devenue Marie-Morgane. La main de Guénolé trembla si fort, que le précieux calice lui échappa et vint se briser sur les rochers. La messe ne fut point consommées, Is demeure maudite et Morgane sirène. Chaque fois que se montre Ahès, un orage terrible est bien près de crever.

Un jour, le patron Porzmoger, avait mouillé sa barque en baie. Quand il voulut remonter l'ancre, il ne put parvenir à la décrocher. Il se dévêtit et se laissa glisser le long du filin.
L'ancre était accochée dans las branches d'une croix dorée au sommet d'une église. Des cloche s'ébranlèrent, et il sombra le long de la tour. Par une fenêtre sans vitrail, il pénétra dans une nef illuminée où se pressait une foule fervente, et adossé à l'autel, un prêtre attendait Porzmoger.
Le sacristain quêteur présenta au marin un large plat où s'entassaient des pièces d'or aux curieuses marques : "Pour les chers trépassés". Porzmoger n'avait pas un liard, il secoua les épaules, alors le prêtre ouvrit les bras et se mit à chanter : "Dominum vobiscum" . Puis une grande plainte monta de la nef, où les assistants devinrent cadavres livides et squelettes blanchis.

La princesse vint au pêcheur : "Ne pouvais-tu répondre et cum spirit tuo, Porzmoger ! Tu nous aurais sauvés tous."

A l'instant, il reconnut Marie-Morgane, et sut qu'il était dans Is. Il n'eut que le temps de remonter par la corde des cloches et le filin d'ancrage. A peine avait-il sectionné le filin et hissé la voile, que l'orage fantastique de la sirène creusait déjà les vagues autour de lui.

Et la ville d'Is attend toujours que finisse, enfin, la messe de rachat.
 

Extrait de Légendes de la Mer de Pierre-Jakez Hélias