Débat sur la politique coloniale à la Chambre des députés,

séance du 28 juillet 1885



Opération militaire en Tunisie en 1881


Dès le mois d’avril 1881, Ferry déclenche une opération militaire contre les Kroumirs en Tunisie, opération qui aboutit le 10 mai à l’obtention par la France d’un protectorat sur ce pays. En novembre 1883, il prend le poste de ministre des affaires étrangères (le 21 février il a été élu pour la deuxième fois à la Présidence du Conseil qu’il conservera jusqu’en mars 1885), en remplacement de Challemel-Lacour, poursuit les opérations en Afrique du Nord, s’assure des droits au Congo et met un pied à Madagascar, en occupant la rade de Diego-Suarez

1. Qui est Jules Ferry? Préparez un petit exposé.
2. Résumez les actions militaires entreprises par Jules Ferry?

Action coloniale au Tonkin

   

L’action qui semble lui tenir le plus à c½ur et dans laquelle il s’investit personnellement est celle du Tonkin (partie nord du Viêt-nam) où il prend des mesures d’occupation intégrale. C’est à cette occasion qu’on l’affuble du surnom de " Ferry le Tonkinois ". Mais les offensives s’enlisent et les ordres parfois contradictoires aboutissent à la défaite de Lang-Son, le 25 mars 1885. Le 30, le second ministère Ferry tombe devant l’hostilité bruyante de la Chambre des députés.

JULES  FERRY - ACTION COLONIALE



Pour Ferry, la République a un rang à tenir : " la France ne peut être seulement un pays libre ; (…) elle doit être aussi un grand pays, exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient (…) et porter partout où elle le peut sa langue, ses m½urs, son drapeau, ses armes, son génie ". Cet idéal justifie la grande entreprise coloniale que conduit Jules Ferry.
1.      Elucidez le terme « destinée » et étudiez son rapport avec l’idée de la France en tant que pays libre.
2.      Selon Jules Ferry, quel est le rapport entre l’idéal de la France et l’entreprise coloniale ?
3.   Partagez-vous la thèse de Jules Ferry ?





1. Intervention de Jules FERRY qui monte à la tribune pour approuver le vote de crédits pour achever la conquête de Madagascar, quelques mois après qu’il ait été renversé en raison de sa politique indochinoise (1885)

"On peut rattacher le système d'expansion coloniale à trois ordres d'idées : à des idées économiques, à des idées de civilisation, à des idées d'ordre politique et patriotique (...)

Ce qui manque à notre grande industrie, que les traités de 1860 ont irrévocablement dirigée dans la voie de l'exportation, ce qui lui manque de plus en plus, ce sont les débouchés (...) La concurrence, la loi de l'offre et de la demande, la liberté des échanges, l'influence des spéculations, tout cela rayonne dans un cercle qui s'étend jusqu'aux extrémités du monde. C'est là un problème extrêmement grave.

Il est si grave (...) que les gens les moins avisés sont condamnés déjà à entrevoir, à prévoir et à se pourvoir pour l'époque où ce grand marché de l'Amérique du Sud, qui nous appartenait de temps en quelque sorte immémorial, nous sera disputé et peut-être enlevé par les produits de l'Amérique du Nord. Il n'y a rien de plus sérieux, il n'y a pas de problème social plus grave ; or, ce problème est intimement lié à la politique coloniale (...)

Il y a un second point que je dois aborder (...) c'est le côté humanitaire et civilisateur de la question (...)

Vous nous citez toujours comme exemple, comme type de la politique coloniale que vous aimez et que vous rêvez, l’expédition de M. de Brazza. C’est très bien, messieurs, je sais parfaitement que M. de Brazza a pu jusqu’à présent accomplir son oeuvre civilisatrice sans recourir à la force ; c’est un apôtre ; il paie de sa personne, il marche vers un but placé très haut et très loin ; il a conquis sur ces populations de l’ Afrique équatoriale une influence personnelle à nulle autre pareille ; mais qui peut dire qu’un jour, dans les établissements qu’il a formés, qui viennent d’être consacrés par l’aréopage européen et qui sont désormais le domaine de la France, qui peut dire qu’à un moment donné les populations noires, parfois corrompues, perverties par des aventuriers, par d’autres voyageurs, par d’autres explorateurs moins scrupuleux, moins paternels, moins épris des moyens de persuasion que notre illustre Brazza, qui peut dire qu’à un moment donné les populations n’attaqueront pas nos établissements ? Que ferez-vous alors ? Vous ferez ce que font tous les peuples civilisés et vous n’en serez pas moins civilisés pour cela ; vous résisterez par la force et vous serez contraints d’imposer, pour votre sécurité, votre protectorat à ces peuplades rebelles. Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ... (Rumeurs sur plusieurs bancs à l’extrême gauche.)

Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures... (Marques d’approbation sur les mêmes bancs à gauche, nouvelles interruptions à l’extrême gauche et à droite.) La vraie question, messieurs, la question qu’il faut poser, et poser dans des termes clairs, c’est celle-ci : est-ce que le recueillement qui s’impose aux nations éprouvées par de grands malheurs doit se résoudre en abdication ? [...]

Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation (...)

Est-ce que, absorbés par la contemplation de cette blessure qui saignera toujours, ils laisseront tout faire autour d’eux ; est-ce qu’ils laisseront aller les choses ; est-ce qu’ils laisseront d’autres que nous s’établir en Tunisie, d’autres que nous faire la police à l’embouchure du fleuve Rouge et accomplir les clauses du traité de 1874, que nous nous sommes engagés à faire respecter dans l’intérêt des nations européennes ? Est-ce qu’ils laisseront d’autres se disputer les régions de l’Afrique équatoriale ? Laisseront-ils aussi régler par d’autres les affaires égyptiennes qui, par tant de côtés, sont des affaires vraiment françaises ? (Vifs applaudissements à gauche et au centre. Interruptions.)



(...) Je dis que la politique coloniale de la France, que la politique d'expansion coloniale, celle qui nous a fait aller, sous l'Empire, à Saigon, en Cochinchine, celle qui nous a conduits en Tunisie, celle qui nous a amenés à Madagascar, je dis que cette politique d'expansion coloniale s'est inspirée d'une vérité sur laquelle il faut pourtant appeler un instant votre attention : à savoir qu'une marine comme la nôtre ne peut se passer, sur la surface des mers, d'abris solides, de défenses, de centres de ravitaillement. (" Très bien ! Très bien ! " Nombreux applaudissements à gauche et au centre.) L’ignorez-vous, messieurs ? Regardez la carte du monde... et dites-moi si ces étapes de l’Indochine, de Madagascar, de la Tunisie ne sont pas des étapes nécessaires pour la sécurité de notre navigation ? (Nouvelles marques d’assentiment à gauche et au centre.) [...]

Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, en se tenant à l’écart de toutes les combinaisons européennes, en regardant comme un piège, comme une aventure toute expansion vers l’Afrique ou vers l’Orient, vivre de cette sorte, pour une grande nation, croyez-le bien, c’est abdiquer, et dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire ; c’est descendre du premier rang au troisième et au quatrième. (Nouvelles interruptions sur les mêmes bancs. " Très bien ! Très bien ! " au centre.)"

Journal officiel, séance du 28 juillet 1885







Citations de Jules Ferry:


2. Intervention de Vernhes, radical de l'Hérault, le même débat, même jour ...

"Vous invoquez, Monsieur Jules Ferry, la nécessité de faire de nouvelles conquêtes coloniales, afin d'occuper, d'utiliser notre marine quelque part. Est-ce que, avant le Tonkin, nous n'avions pas déjà la Martinique, la Guadeloupe, les Indes ? Est-ce que notre marine ne pouvait pas s'exercer suffisamment dans ces conditions ?

Qu'avez-vous fait en allant au Tonkin ? Oui, j'oserais vous le dire : ce n'est pas un acte de politique républicaine (...) Depuis 1870, la plupart des ministères qui se sont succédés ont fait comme Napoléon III, qui craignant surtout les revendications de la liberté intérieure, allait jeter le trop-plein des idées au Mexique et dans d'autres expéditions. Ce souverain cherchait ainsi, au moyen de la guerre, à opérer une diversion dans les idées et les esprits. Eh bien ! vous êtes de connivence, vous pratiquez le même système.

C'est ce que je disais à Monsieur Brisson, actuellement président du Conseil : la politique que vous faîtes n'est pas en Chine, elle est à Berlin, elle est à Londres. Est-ce vrai Monsieur Brisson ?

Vous riiez, messieurs, quand nous avons perdu l'Alsace et la Lorraine ? Vous avez perdu votre prépondérance européenne (...) vous vous êtes entendus avec l'Allemagne (...)

Je puis me tromper, mais je crois que le grand axiome : "diviser pour régner", qui a pour but d'éloigner les peuples qui sont disposés à revendiquer non pas seulement leur liberté, mais aussi ce qui est le fond de leurs entrailles, par exemple la perte de l'Alsace et de la Lorraine (...) je crois, dis-je, que cet axiome a été mis en pratique plus que jamais à l'égard de la France (...)

De même que Napoléon III cherchait une diversion aux idées de liberté par ses expéditions lointaines, de même la politique suivie par nos politiciens, qui se sont crus républicains et qui, pour nous, ne l'ont jamais étés, cherchent également une diversion dans l'expansion coloniale, afin de faire oublier au peuple français qu'il a été vaincu et qu'il doit, non point prendre l'offensive, mais rester sur une défensive absolument logique, correcte et rationnelle (...)"


3. Georges Clemenceau, député républicain radical de la Seine, répond à Jules Ferry

« Je passe maintenant à la critique de votre politique de conquêtes au point de vue humanitaire. [...]" Nous avons des droits sur les races inférieures. " Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation.

Races supérieures! Races inférieures! C'est bientôt dit. Pour ma part, j'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d'une race inférieure à l'Allemand. Depuis ce temps, je l'avoue, j'y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ! (...)
Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n'est autre chose que la proclamation de la puissance de la force sur le Droit. L'histoire de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre cette cynique prétention. C'est le génie même de la race française que d'avoir compris que le problème de la civilisation était d'éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles.

Regardez l'histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l'oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l'histoire de votre civilisation ! [...] Lors donc que, pour vous créer des débouchés, vous allez guerroyer au bout du monde, lorsque vous faites tuer des milliers de Français pour ce résultat, vous allez directement contre votre but: autant d'homme tués, autant de millions dépensés, autant de charges nouvelles pour le travail, autant de débouchés qui se ferment. (...) Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l'Européen apporte avec lui : de l'alcool, de l'opium qu'il répand, qu'il impose s'il lui plaît. Et c'est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l'homme !

Je ne comprends pas que nous n'ayons pas été unanimes ici à nous lever d'un seul bond pour protester contre vos paroles. Non, il n'y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu'à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n'essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c'est l'abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s'approprier l'homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui  au profit du prétendu civilisateur. Ce n'est pas le droit, c'en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c'est joindre à la violence l'hypocrisie.
Georges Clemenceau, Discours à la Chambre, 30 juillet 1885.

Les échanges ont eu lieu lors de la discussion à la Chambre des Députés d’un « Projet de loi portant ouverture au ministre de la Marine et des Colonies d’un crédit extraordinaire pour les dépenses occasionnées par les événements de Madagascar. Ce débat, assez long, a donné lieu à plusieurs séances. Les deux interventions citées de Jules Ferry et Georges Clemenceau n’ont pas eu lieu le même jour. L’intervention de Jules Ferry se trouve dans les Annales de la Chambre des Députés, séance du 28 juillet 1885, p. 1066, celle de Clemenceau, ibidem, séance du 30 juillet, p. 1080-1801.  


                                                

4. Paul Déroulède, fondateur de La Ligue des patriotes, ardent boulangiste de la droite nationaliste et député de Charente, s'élève contre la colonisation

Je rends à M. Jules Ferry cette justice que son intention était de consoler la nation de ses pertes continentales par des acquisitions coloniales. Il sait aujourd'hui à n'en pas douter que la France n'a pas voulu être consolée ainsi.

Il faut qu'à son tour la majorité de cette Chambre se pénètre également de cette idée que la politique de consolation ou de compensation est une politique odieuse au pays, qui n'y voit qu'une politique de superstition et de ruine.

Non, Messieurs, ce n'est ni par des millions de Tonkinois, ni par des milliers de Soudanais ou de Dahoméens que vous ne pourrez jamais remplacer le million et demi d'Alsaciens-Lorrains qui nous manque depuis vingt-deux ans.

Croyez-moi, Messieurs, l'esprit national n'est pas colonial. (...)

<>Et je suis sûr qu'au fond de leur c½ur, ici même, tous nos collègues, aussi bien ceux de la gauche que ceux de droite et du centre, reconnaissent comme moi et autant que moi que l'expansion coloniale n'a rien à voir avec le relèvement national.
Journal officil, séance du 7 avril 1892


5. Le socialiste Jean Jaures condamne la colonisation

"Nous la réprouvons, parce qu'elle gaspille des richesses et des forces qui devraient être dès maintenant appliquées à l'amélioration du sort du peuple; nous la réprouvons, parce qu'elle est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste, qui resserre sur place la consommation en ne rémunérant pas tout le travail des travailleurs, et qui est obligé de se créer au loin, par la conquête et la violence, des débouchée nouveaux; nous la réprouvons, enfin, parce que, dans toutes les expéditions coloniales, l'injustice capitaliste se complique et s'aggrave d'une exceptionnelle corruption : tous les instincts de déprédation et de rapines, déchaînés au loin par la certitude de l'impunité, et amplifiés par les puissances nouvelles de la spéculation, s'y développent à l'aise; et la férocité sournoise de l'humanité primitive y est merveilleusement mise en oeuvre par les plus ingénieux mécanismes de l'engin capitaliste."
Jean Jaures, "Les compétitions coloniales". Dans: La Petite République,  17 mai 1896


6. Critique de la politique d'assimilation en Algérie, débat au Sénat du 27 octobre 1892

"Même aujourd'hui, après nombre d'expériences, il faut quelque courage d'esprit pour reconnaître que les lois françaises ne se transplantent pas étourdiment ; qu'elles n'ont pas la vertu magique de franciser tous les rivages sur lesquels on les importe ; que les milieux sociaux résistent et se défendent, et qu'il faut qu'en tout pays le présent compte grandement avec le passé.

Il est naturel, il est juste sans doute, que les colons français trouvent le plus tôt possible, sur la terre conquise, les garanties qui assurent contre l'arbitraire, la liberté, la sécurité, la dignité des citoyens ; il leur faut le plus tôt possible et des juges et des lois. On ne peut leur refuser, dès qu'ils s'agglomèrent, les bienfaits et les joies de la vie communale (...)

Les colonies, pas plus que les batailles, ne se commandent de loin, dans les bureaux d'un ministère. Les colonies auraient parfois intérêt à couper le fil télégraphique qui les relie à la métropole (...)

Le sentiment général qui se dégage, pour votre commission, d'une étude déjà longue et approfondie du problème algérien (...) nous apparaît avec une grande clarté (...) il n'est peut-être pas une seule de nos institutions, une seule de nos lois du continent qui puisse, sans des modifications profondes, s'accommoder aux 270 000 Français, aux 219 000 étrangers, aux     3 267 000 indigènes qui peuplent notre empire algérien.

Non seulement des différences profondes, historiques ou sociologiques séparent cette poignée de civilisés de la multitude indigène, mais cette multitude elle-même se diversifie selon les milieux dans lesquels on la rencontre. Entre l'Arabe et le Kabyle, entre le Kabyle des montagnes et celui des bords de mer, entre l'Arabe des villes, celui du Tell et le franc nomade des hauts plateaux, il n'y a ni identité de m½urs, ni de besoins, ni d'origine.

La conquête la mieux assurée, la soumission la plus passive ne peuvent rien sur le fond des choses. Nous promulguons nos lois, nous les appliquons, mais dix ans après, vingt ans au plus, elles se meurent de stérilité et d'impuissance, comme des arbres séchés sur pied."