Opération
militaire en Tunisie en 1881
"On peut
rattacher le système d'expansion coloniale à trois ordres d'idées : à
des idées
économiques, à des idées de civilisation, à des idées d'ordre politique
et
patriotique (...)
Ce qui manque à notre grande
industrie, que les traités de 1860 ont
irrévocablement dirigée dans la voie de l'exportation, ce qui lui
manque de
plus en plus, ce sont les débouchés (...) La concurrence, la loi de
l'offre et
de la demande, la liberté des échanges, l'influence des spéculations,
tout cela
rayonne dans un cercle qui s'étend jusqu'aux extrémités du monde. C'est
là un
problème extrêmement grave.
Vous nous citez toujours
comme
exemple, comme type de la politique coloniale que vous aimez et que
vous rêvez,
l’expédition de M. de Brazza. C’est très bien, messieurs, je sais
parfaitement que M. de Brazza a pu jusqu’à présent accomplir son
oeuvre
civilisatrice sans recourir à la force ; c’est un apôtre ; il
paie de
sa personne, il marche vers un but placé très haut et très loin ;
il a
conquis sur ces populations de l’ Afrique équatoriale une influence
personnelle
à nulle autre pareille ; mais qui peut dire qu’un jour, dans les
établissements qu’il a formés, qui viennent d’être consacrés par
l’aréopage
européen et qui sont désormais le domaine de la France, qui peut dire
qu’à un
moment donné les populations noires, parfois corrompues, perverties par
des
aventuriers, par d’autres voyageurs, par d’autres explorateurs moins
scrupuleux, moins paternels, moins épris des moyens de persuasion que
notre
illustre Brazza, qui peut dire qu’à un moment donné les populations
n’attaqueront pas nos établissements ? Que ferez-vous alors ?
Vous
ferez ce que font tous les peuples civilisés et vous n’en serez pas
moins
civilisés pour cela ; vous résisterez par la force et vous serez
contraints d’imposer, pour votre sécurité, votre protectorat à ces
peuplades
rebelles. Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il
faut dire
ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis
des races
inférieures ... (Rumeurs sur plusieurs bancs à l’extrême gauche.)
Les races
supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races
supérieures un droit,
parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser
les
races inférieures... (Marques d’approbation sur les mêmes bancs à
gauche,
nouvelles interruptions à l’extrême gauche et à droite.) La vraie
question,
messieurs, la question qu’il faut poser, et poser dans des termes
clairs, c’est
celle-ci : est-ce que le recueillement qui s’impose aux nations
éprouvées
par de grands malheurs doit se résoudre en abdication ? [...]
Ces devoirs ont souvent
été méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement
quand les
soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans
l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de
race
supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes
s'acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté de ce devoir
supérieur de
la civilisation (...)
Est-ce que, absorbés par la contemplation de cette blessure qui saignera toujours, ils laisseront tout faire autour d’eux ; est-ce qu’ils laisseront aller les choses ; est-ce qu’ils laisseront d’autres que nous s’établir en Tunisie, d’autres que nous faire la police à l’embouchure du fleuve Rouge et accomplir les clauses du traité de 1874, que nous nous sommes engagés à faire respecter dans l’intérêt des nations européennes ? Est-ce qu’ils laisseront d’autres se disputer les régions de l’Afrique équatoriale ? Laisseront-ils aussi régler par d’autres les affaires égyptiennes qui, par tant de côtés, sont des affaires vraiment françaises ? (Vifs applaudissements à gauche et au centre. Interruptions.)

Rayonner
sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, en se tenant à l’écart
de
toutes les combinaisons européennes, en regardant comme un piège, comme
une
aventure toute expansion vers l’Afrique ou vers l’Orient, vivre de
cette sorte,
pour une grande nation, croyez-le bien, c’est abdiquer, et dans un
temps plus
court que vous ne pouvez le croire ; c’est descendre du premier
rang au
troisième et au quatrième. (Nouvelles interruptions sur les mêmes
bancs. "
Très bien ! Très bien ! " au centre.)"
Journal officiel, séance du 28 juillet 1885
Qu'avez-vous fait en allant au Tonkin ?
Oui, j'oserais vous le dire : ce n'est pas un acte de politique
républicaine
(...) Depuis 1870, la plupart des ministères qui se sont succédés ont
fait
comme Napoléon III, qui craignant surtout les revendications de la
liberté
intérieure, allait jeter le trop-plein des idées au Mexique et dans
d'autres expéditions.
Ce souverain cherchait ainsi, au moyen de la guerre, à opérer une
diversion
dans les idées et les esprits. Eh bien ! vous êtes de connivence, vous
pratiquez le même système.
C'est ce que je disais à Monsieur Brisson,
actuellement président du Conseil : la politique que vous faîtes n'est
pas en
Chine, elle est à Berlin, elle est à Londres. Est-ce vrai Monsieur
Brisson ?
Vous riiez, messieurs, quand
nous avons
perdu l'Alsace et la Lorraine ? Vous avez perdu votre prépondérance
européenne
(...) vous vous êtes entendus avec l'Allemagne (...)
Je puis me tromper, mais je crois que le grand axiome : "diviser pour
régner", qui a pour but d'éloigner les peuples qui sont disposés à
revendiquer non pas seulement leur liberté, mais aussi ce qui est le
fond de
leurs entrailles, par exemple la perte de l'Alsace et de la Lorraine
(...) je
crois, dis-je, que cet axiome a été mis en pratique plus que jamais à
l'égard
de la France (...)
De même que Napoléon III cherchait une diversion aux idées de liberté
par ses
expéditions lointaines, de même la politique suivie par nos
politiciens, qui se
sont crus républicains et qui, pour nous, ne l'ont jamais étés,
cherchent
également une diversion dans l'expansion coloniale, afin de faire
oublier au
peuple français qu'il a été vaincu et qu'il doit, non point prendre
l'offensive, mais rester sur une défensive absolument logique, correcte
et
rationnelle (...)"
« Je
passe maintenant à la critique de votre politique de conquêtes au point
de vue
humanitaire. [...]" Nous avons des droits sur les races inférieures.
" Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles
exercent et ce droit, par une transformation particulière, est en même
temps un
devoir de civilisation.
Races supérieures! Races inférieures!
C'est bientôt dit. Pour ma part, j'en rabats singulièrement depuis que
j'ai vu
des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait
être
vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est
d'une race
inférieure à l'Allemand. Depuis ce temps, je l'avoue, j'y regarde à
deux fois
avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de
prononcer :
homme ou civilisation inférieure ! (...)
Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui
n'est autre
chose que la proclamation de la puissance de la force sur le Droit.
L'histoire
de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre
cette
cynique prétention. C'est le génie même de la race française que
d'avoir
compris que le problème de la civilisation était d'éliminer la violence
des
rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à
éliminer la
violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des
nations
entre elles.
Regardez l'histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l'oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l'histoire de votre civilisation ! [...] Lors donc que, pour vous créer des débouchés, vous allez guerroyer au bout du monde, lorsque vous faites tuer des milliers de Français pour ce résultat, vous allez directement contre votre but: autant d'homme tués, autant de millions dépensés, autant de charges nouvelles pour le travail, autant de débouchés qui se ferment. (...) Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l'Européen apporte avec lui : de l'alcool, de l'opium qu'il répand, qu'il impose s'il lui plaît. Et c'est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l'homme !
Je ne comprends pas que nous n'ayons pas été
unanimes ici à nous lever d'un seul bond pour protester contre vos
paroles. Non, il n'y a pas de droit des nations
dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour
la vie
qui est une nécessité fatale, qu'à mesure que nous nous élevons dans la
civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du
droit.
Mais n'essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de
civilisation. Ne
parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c'est
l'abus
pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur
les civilisations
rudimentaires pour s'approprier l'homme, le torturer, en extraire toute
la
force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n'est
pas le
droit, c'en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c'est
joindre
à la violence l'hypocrisie.
Georges Clemenceau, Discours à la Chambre, 30 juillet 1885.
Les échanges ont eu
lieu lors de la
discussion à la Chambre des Députés d’un « Projet de loi portant
ouverture
au ministre de la Marine et des Colonies d’un crédit extraordinaire
pour les
dépenses occasionnées par les événements de Madagascar. Ce débat, assez
long, a
donné lieu à plusieurs séances. Les deux interventions citées de Jules
Ferry et
Georges Clemenceau n’ont pas eu lieu le même jour. L’intervention de
Jules
Ferry se trouve dans les Annales de la Chambre des Députés,
séance du 28
juillet 1885, p. 1066, celle de Clemenceau, ibidem, séance du 30
juillet, p. 1080-1801.
Il faut qu'à son tour la majorité de cette
Chambre se pénètre également de cette idée que la politique de
consolation ou
de compensation est une politique odieuse au pays, qui n'y voit qu'une
politique de superstition et de ruine.
Non, Messieurs, ce n'est ni par des
millions de Tonkinois, ni par des milliers de Soudanais ou de Dahoméens
que
vous ne pourrez jamais remplacer le million et demi
d'Alsaciens-Lorrains
qui nous
manque depuis vingt-deux ans.
Croyez-moi, Messieurs, l'esprit national
n'est pas colonial. (...)
5. Le
socialiste Jean Jaures condamne la
colonisation
"Nous la réprouvons, parce qu'elle
gaspille des richesses et des forces qui devraient être dès maintenant
appliquées à l'amélioration du sort du peuple; nous la réprouvons,
parce
qu'elle est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste,
qui
resserre sur place la consommation en ne rémunérant pas tout le travail
des
travailleurs, et qui est obligé de se créer au loin, par la conquête et
la
violence, des débouchée nouveaux; nous la réprouvons, enfin, parce que,
dans
toutes les expéditions coloniales, l'injustice capitaliste se complique
et
s'aggrave d'une exceptionnelle corruption : tous les instincts de
déprédation
et de rapines, déchaînés au loin par la certitude de l'impunité, et
amplifiés
par les puissances nouvelles de la spéculation, s'y développent à
l'aise; et la
férocité sournoise de l'humanité primitive y est merveilleusement mise
en
oeuvre par les plus ingénieux mécanismes de l'engin capitaliste."
Jean Jaures, "Les compétitions coloniales". Dans: La Petite
République, 17 mai 1896
"Même
aujourd'hui, après nombre d'expériences, il faut quelque courage
d'esprit pour
reconnaître que les lois françaises ne se transplantent pas étourdiment
;
qu'elles n'ont pas la vertu magique de franciser tous les rivages sur
lesquels
on les importe ; que les milieux sociaux résistent et se défendent, et
qu'il
faut qu'en tout pays le présent compte grandement avec le passé.
Il est
naturel, il est juste sans doute, que les colons français trouvent le
plus tôt
possible, sur la terre conquise, les garanties qui assurent contre
l'arbitraire, la liberté, la sécurité, la dignité des citoyens ; il
leur faut
le plus tôt possible et des juges et des lois. On ne peut leur refuser,
dès
qu'ils s'agglomèrent, les bienfaits et les joies de la vie communale
(...)
Les
colonies, pas plus que les batailles, ne se commandent de loin, dans
les
bureaux d'un ministère. Les colonies auraient parfois intérêt à couper
le fil
télégraphique qui les relie à la métropole (...)
Le
sentiment général qui se dégage, pour votre commission, d'une étude
déjà longue
et approfondie du problème algérien (...) nous apparaît avec une grande
clarté
(...) il n'est peut-être pas une seule de nos institutions, une seule
de nos
lois du continent qui puisse, sans des modifications profondes,
s'accommoder
aux 270 000 Français, aux 219 000 étrangers, aux
3 267 000 indigènes qui peuplent notre empire algérien.
Non
seulement des différences profondes, historiques ou sociologiques
séparent
cette poignée de civilisés de la multitude indigène, mais cette
multitude
elle-même se diversifie selon les milieux dans lesquels on la
rencontre. Entre
l'Arabe et le Kabyle, entre le Kabyle des montagnes et celui des bords
de mer,
entre l'Arabe des villes, celui du Tell et le franc nomade des hauts
plateaux,
il n'y a ni identité de m½urs, ni de besoins, ni d'origine.