Poulin, Jacques (1999): Volkswagen
Blues
Québec: Actes Sud - Babel (Collection livre de Poche), p. 7-9.
- Broché: 328 pages
- Editeur : Actes Sud (4 juin 1999)
- Collection : Babel
- Langue : Français
- ISBN-10: 2742718001
- ISBN-13: 978-2742718009
Extrait
Il fut réveillé par le
miaulement d'un chat.
Se
redressant dans son sac de couchage, il écarta le rideau qui obstruait
la fenêtre arrière du minibus Volkswagen : il vit une grande fille
maigre qui était vêtue d'une robe de nuit blanche et marchait pieds nus
dans l'herbe en dépit du froid; un petit chat noir courait derrière
elle.
Il tapota
la vitre sans faire trop de bruit et le chat s'arrêta net, une patte en
l'air, puis se remit à courir. Les cheveux de la fille étaient noirs
comme du charbon et nattés en une longue tresse qui lui descendait au
milieu du dos.
En
allongeant le cou, l'homme put voir qu'elle se dirigeait vers la
section du terrain de camping qui était réservée aux tentes. Il quitta
son sac de couchage, mit ses jeans et un gros chandail de laine parce
qu'il était frileux, puis il ouvrit tous les rideaux du vieux Volks. Le
soleil se levait et il y avait des bancs de brume sur la baie de Gaspé.
Il alla se
laver et se raser dans les toilettes. Lorsqu'il revint il n'y avait
plus personne dans la section des tentes; la fille avait disparu. Il
ouvrit la porte à glissière du minibus et transporta sur la table à
pique-nique son réchaud à gaz, sa bonbonne de propane et sa vaisselle
en plastique. Il se prépara un jus d'orange, du corn flakes, des toasts
et il fit bouillir de l'eau en quantité suffisante pour le café et la
vaisselle. Quand il fut rendu au café, il se leva de la table tout à
coup et alla chercher, dans le coffre à gants du Volks, la vieille
carte postale de son frère Théo. Il posa la carte contre le pot de
marmelade et but son café à petites gorgées.
Lorsqu'il
leva les yeux, l'homme vit que la brume s'était dissipée et que la baie
de Gaspé était inondée de lumière. Il lava sa vaisselle, puis il remit
toutes ses affaires dans le minibus et rabaissa le toit. Avant de
partir, il fit les trois vérifications habituelles : la glace dans le
frigo, l'huile du moteur et la courroie du ventilateur. Tout était
normal. Il donna machinalement un coup de pied au pneu avant, du côté
du chauffeur, puis il s'installa au volant. En quittant le terrain de
camping, il tourna à gauche : la ville de Gaspé se trouvait à une
distance d'environ cinq kilomètres.
Une côte
assez raide l'obligea à rétrograder en troisième, puis en deuxième,
lorsqu'il arriva au sommet, il aperçut la grande fille maigre qui
marchait au bord de la route. Elle était en partie dissimulée par un
énorme havresac à montants tubulaires, mais il la reconnut tout de
suite à ses cheveux très noirs et à ses pieds nus. Il fit exprès de
rester en deuxième vitesse plus longtemps qu’il n’était nécessaire et,
au grondement du moteur, la fille leva le pouce de la main gauche sans
se retourner. Il la dépassa, immobilisa le Volks sur l’accotement de la
route et fit clignoter ses feux d’urgence.
La fille
ouvrit la portière.
Elle avait un visage
osseux, le teint foncé, les yeux très noirs et légèrement bridés. Elle
portait une robe blanche en coton.
- Bonjour ! dit-elle.
- Je vais à Gaspé, dit
l’homme. C’est pas loin, mais…
Il lui fit signe de monter.
Elle se
défit de son havresac et le hissa sur le siège du passager. Le petit
chat noir sortit d’une de ses poches, s’étira et grimpa sur le dossier
du siège. Il était tout noir avec le poil court, et il avait les yeux
bleus. Il se mit à explorer le minibus. L’homme plaça le havresac entre
les deux sièges. La fille monta dans le Volks, mais elle laissa la
portière ouverte. Elle observait le chat et attendait qu’il eût terminé
son exploration. Finalement, il vint de coucher sur ses genoux.
- Ça va,
dit-elle, et elle ferma la portière.
Après un coup d’½il au
rétroviseur, l’homme démarra. Le Volks était très vieux et envahi par
la rouille, mais le moteur tournait bien. C’était un moteur rénové. La
fille était jeune. L’homme régla le chauffage pour qu’elle eût un peu
d’air chaud sur les pieds. C’était le début de mai.
- Allez-vous loin ?
demanda-t-il.