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Monique
Proulx - Oui or No
Proulx, Monique (21997/11996) : « Oui or No ». Dans : M.P. : Les Aurores montréales. Montréal : Éditions du Boréal. 2e édition (collection Boréal compact ; 85): 169-179. Diffusion et distribution en Europe : Les Éditions du Seuil. Travail en équipes, départagés en filles et en garçons
C’est l’histoire d’une femme qui rencontre un homme sans le rencontrer vraiment. Il y a beaucoup d’histoires de femmes qui rencontrent des hommes sans les rencontrer vraiment, beaucoup trop je sais bien. Encore une autre, allons, une dernière pour la route. C’est l’histoire aussi d’un petit pays confus encastré dans un grand pays mou. Le petit pays n’a pas de papiers officiels attestant qu’il est bien un pays. Il a toutes les autres choses qui font un pays, mais les papiers, ça, il n’a pas. Parfois, il s’assoupit paisiblement dans le lit du grand pays mou en rêvant qu’il est chez lui. Parfois, il rêve que le grand pays mou l’enserre et l’engloutit dans ses draps marécageux et il se réveille avant de disparaître. La femme de l’histoire habite ce petit pays. Elle s’appelle Éliane. Elle vit depuis des années avec Philippe, qu’elle appelle affectueusement Filippo pour des raisons oubliées. Lorsque l’histoire commence, elle est allongée sur un sofa tandis que Filippo pianote sur la télécommande du téléviseur. Elle regarde Filippo mais elle pense à Nick Rosenfeld, avec qui elle a couché la semaine dernière. C’est l’heure où la journée s’affaisse sur elle-même, immatérielle et épuisée. C’est l’heure aussi où le petit pays parle, à la télévision. Il s’agit d’un moment historique, peut-être. Le petit pays se trouve dans une période de réveil et d’asphyxie, il réclame un lit à lui pour fuir les étreintes suffocantes. Cela prend des papiers en règle, des chartes, des cartes, un diplôme certifiant qu’il est bien un pays. Mais voilà. Les papiers ne sont pas gratuits, il faut les payer cher, il faut consentir à des sacrifices. Alors le petit pays consulte sa population, consulte, consulte. Il demande : « Nous permettez-vous d’acheter les papiers qui vont nous permettre d’être suffisamment en règle pour nous permettre d’avoir un lit à nous ? Oui ou non. » Quand tout le monde aura été consulté, il y aura encore une ultime consultation, puis tout le monde ira enfin dormir. (...) (p. 169) Version pour les filles:
C’est
l’histoire d’une femme
qui rencontre un homme sans le rencontrer vraiment. Il y a beaucoup
d’histoires
de femmes qui rencontrent des hommes sans les rencontrer vraiment,
beaucoup
trop je sais bien. Encore une autre, allons, une dernière pour la route.
La femme de l’histoire
habite ce petit pays. Elle s’appelle Éliane. Elle vit depuis des années
avec
Philippe, qu’elle appelle affectueusement Filippo pour des raisons
oubliées.
Lorsque l’histoire commence, elle est allongée sur un sofa tandis que
Filippo
pianote sur la télécommande du téléviseur. Elle regarde Filippo mais
elle pense
à Nick Rosenfeld, avec qui elle a couché la semaine dernière. C’est
l’heure où
la journée s’affaisse sur elle-même, immatérielle et épuisée. C’est
l’heure
aussi où le petit pays parle, à la télévision.C’est l’histoire aussi d’un petit pays confus encastré dans un grand pays mou. Le petit pays n’a pas de papiers officiels attestant qu’il est bien un pays. Il a toutes les autres choses qui font un pays, mais les papiers, ça, il n’a pas. Parfois, il s’assoupit paisiblement dans le lit du grand pays mou en rêvant qu’il est chez lui. Parfois, il rêve que le grand pays mou l’enserre et l’engloutit dans ses draps marécageux et il se réveille avant de disparaître. Il
s’agit d’un moment
historique, peut-être. Le petit pays se trouve dans une période de
réveil et
d’asphyxie, il réclame un lit à lui pour fuir les étreintes
suffocantes. Cela
prend des papiers en règle, des chartes, des cartes, un diplôme
certifiant
qu’il est bien un pays. Mais voilà. Les papiers ne sont pas gratuits,
il faut
les payer cher, il faut consentir à des sacrifices. Alors le petit pays
consulte sa population, consulte, consulte. Il demande :
« Nous
permettez-vous d’acheter les papiers qui vont nous permettre d’être
suffisamment en règle pour nous permettre d’avoir un lit à nous ?
Oui ou
non. » Quand tout le monde aura été consulté, il y aura encore une
ultime
consultation, puis tout le monde ira enfin dormir. [...] (p. 169)
Maintenant vous allez lire la suite originale de l'histoire
Faut-il
vraiment
changer ? Un lit neuf ne sera-t-il pas trop dur, trop petit, trop
grand ? Dormir seul n’est-il pas terrifiant ? Comment
s’assurer qu’on
ne fera pas de cauchemars ? N’existe-t-il pas de façons moins
draconiennes
d’échapper aux coups de pied et à l’asphyxie ? Pourquoi ne pas
ramper vers
le rebord du vieux matelas ? Pourquoi ne pas se gaver de
somnifères ?
Le Filippo dans le salon près d’Éliane laisse exploser la colère si
magistralement absente de ses prestations télévisuelles.
« Écoute-les,
dit-il à Éliane. Écoute parler leur dignité et leur grandeur. Moutons
courageux, grince-t-il. Voilà un emblème totémique à leur mesure, Mouton courageux. » Éliane partage
les convictions de Filippo. Éliane ressemble à Filippo. Á quel moment
précis un
couple s’éloigne-t-il de la passion pour s’acheminer vers la
ressemblance ?
Nick Rosenfeld et Éliane
gravitent à des années-lumière l’un de l’autre. (p. 171)[...] Ils
se parlent toujours dans
sa langue à lui, même s’il dit comprendre sa langue à elle. (p.172)
[...] Le petit pays, par exemple, s’attend à ce que sa population accepte avec exaltation les sacrifices qui mènent au lit neuf, s’attend à ce que le grand pays accueille avec bienveillance ses velléités d’indépendance et lui prête même des oreillers. (173) L’inexplicable
se trouve
aussi dans les journaux de l’avion. Il est écrit, dans ces journaux de
l’avion
édités par le grand pays, que le petit pays n’est pas un pays. Il est
écrit que
le petit pays n’a rien de distinctif, rien à préserver, rien à exiger.
S’il
change de lit, on lui rendra le sommeil impossible. Pourquoi le petit
pays,
composé de tout ce qui forme un pays, n’est-il pas un pays ? Les
journalistes du grand pays ne le disent pas. Encore une question
abandonnée
sans réponse, encore de l’inexplicable difficile à fuir. (175)
[...]On comprend tout des gens, des nations, quand on comprend la nature de leur quête. La quête de Nick Rosenfeld est onirique et abstraite. Elle va bien au-delà d’Éliane, bien au-delà des femmes réelles. Les femmes réelles servent de tremplins vers le rêve. La quête de Nick Rosenfeld exige qu’il s’étende aussitôt en elles les yeux fermés pour mieux s’évader d’elles. Éliane comprend, maintenant. Le plus difficile est de comprendre que la petite musique bouleversante de Nick Rosenfeld ne lui était pas personnellement destinée. (Oh Éliane. Oh Carole. Oh Teresa. My love. Oh you.) La quête du petit pays, elle, a une destination réelle, bien que longtemps repoussée. Voici qu’après tous ces préliminaires, l’heure de l’affronter est arrivée. L’Ultime Consultation survient, parmi les citoyens du petit pays abasourdis par l’insomnie. Où iront-ils enfin dormir ? Filippo et Éliane sont dans le téléviseur lorsque le verdict tombe. Ils participent à une émission spéciale sur l’Ultime Consultation. Comme les autres invités, ils font des commentaires mesurés et choisissent les mots les moins contondants pour réagir posément à la situation. Ce n’est que beaucoup plus tard, sur le sofa du salon, que l’émotion les engloutit dans les bras l’un de l’autre. C’est un chagrin aigu, une si violente déception qu’elle pourrait déboucher sur de la haine. Oui, la haine serait facile et peut-être consolante. Éliane et Filippo sont tentés par la haine envers leurs citoyens, envers ces parties d’eux-mêmes devenues froussardes par peur d’être fanatiques. Moutons courageux. Puis, la haine s’estompe, car elle n’apaise rien. La moitié des gens du petit pays a peur de vivre dans un lit inconnu. L’autre moitié a peur de mourir dans le vieux lit connu. Comment savoir laquelle de ces deux peurs est la plus digne ? Doit-on voir une relation métaphorique entre la déception amoureuse d’Éliane et la déception idéologique du petit pays ? Pour ma part, je m’en méfierais comme de tout ce qui est trop facile. Certes, Nick Rosenfeld appartient au grand pays dont Éliane craint l’étreinte suffocante. Mais la vie est remplie de hasards circonstanciels, et une femme n’est pas un pays, aussi petit soit-il. C’est
malgré tout de Nick
Rosenfeld que vient la fin de l’histoire. il téléphone à Éliane, le
lendemain
de l’Ultime Consultation. (Hello, Éliane. It’s Nick Rosenfeld.) Et
pendant
qu’elle ne parle pas, raidie par la méfiance, il dit ces quelques mots,
les
plus tendres qu’elle ait entendus dans sa langue, il ne répète que ces
quelques
mots d’apaisement véritable. (I’m sorry. I’m sorry.) (177-178)
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