L'on peut diviser arbitrairement
l'uvre de Descartes en diverses parties : philosophie, métaphysique,
physique, biologie et enfin morale.
Dans chacune d'elles, la méthode appliquée par Descartes
est identique
: elle se fonde sur le doute,
qui doit permettre d'atteindre la vérité.
Objet et méthode de la philosophie
Ouvrant la voie à la philosophie
moderne, Descartes a fait des idées le véritable objet de
la connaissance
philosophique. C'est par elles,
affirme-t-il, que l'esprit connaît les choses : certes, les idées
ne se trouvent
que dans l'esprit, mais elles
ont la propriété de représenter les choses qui sont
hors de l'esprit.
Conquête de la vérité
La philosophie est l'étude
de la sagesse. Comme les conquistadores s'élançaient vers
des terres inconnues,
Descartes prend hardiment la route
qui doit le conduire à des vérités nouvelles, à
la vérité universelle.
Consacrer sa vie à la vérité
est pour lui la meilleure des occupations, la plus digne de l'homme. À
la fin de
ses études, il s'était
trouvé embarrassé de doutes et d'erreurs ; certes, les mathématiques
l'avaient séduit
par l'évidence de leurs
raisons, mais la philosophie et les sciences qui en dépendent n'atteignent,
estime
Descartes, que le vraisemblable
et ne sont par conséquent d'aucune utilité.
Cette philosophie spéculative
doit céder la place à une philosophie pratique, qui nous
permettra d'utiliser
les forces naturelles et ainsi
de «nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature».
Alors les
hommes pourront jouir, sans aucune
peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y
rencontrent ; ils pourront conserver
la santé et peut-être même «s'exempter de l'affaiblissement
de la
vieillesse» ; enfin, l'esprit
dépend si fort du tempérament qu'ils deviendront, grâce
à la médecine, plus sages
et plus habiles.
Ainsi, la sagesse, dont la philosophie
est l'étude, n'est autre que la «parfaite connaissance de
toutes les
choses que l'homme peut savoir,
tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé
et
l'invention de tous les arts».
«Toute la philosophie est comme un arbre dont les racines sont la
métaphysique, le tronc
est la physique, et les trois branches principales la médecine,
la mécanique et la
morale.»
Selon Descartes, «le bon
sens est la chose du monde la mieux partagée», ainsi que le
proclame la sentence
qui ouvre le Discours de la méthode.
Comment parvenir à la vérité ? Par le «bon sens»
ou la raison, qui
distingue l'homme de l'animal,
et qui est justement «la puissance de bien juger, et distinguer le
vrai d'avec le
faux». La raison comporte
deux facultés : l'intuition, «lumière naturelle»,
«instinct intellectuel» qui saisit
immédiatement son objet,
et la déduction par laquelle «nous comprenons toutes les choses
qui sont la
conséquence de certaines
autres».
Le mathématicien, par exemple,
connaît par intuition ces «natures simples» que sont
la figure, la grandeur,
le lieu, le temps, etc. ; ou bien
des vérités indubitables comme : un globe n'a qu'une surface
; ou enfin le lien
entre deux vérités
: entre 1 + 3 = 4, 2 + 2 = 4, d'une part, 1 + 3 = 2 + 2 d'autre part. Les
mathématiques
nous montrent aussi combien la
déduction est différente du syllogisme; à la stérilité
du syllogisme, qui sert
plutôt à enseigner
qu'à apprendre, s'oppose en effet la fécondité de
la déduction, qui détermine la nature
d'une chose inconnue au moyen
de ses relations avec les choses connues : ainsi, l'on calcule un terme
d'une
progression, ou l'inconnue d'une
équation.
Les quatre préceptes
Le Discours de la méthode
simplifie la logique, ramenée à quatre préceptes fondamentaux.
«Le premier
était de ne recevoir jamais
aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être
telle.» À
l'autorité d'Aristote,
Descartes substitue celle de la raison, c'est-à-dire le libre examen
; certes, l'intuition ni
la déduction ne s'apprennent
; ce que prescrit Descartes, c'est d'apprendre à n'employer qu'elles.
L'évidence qu'elles procurent
consiste dans la clarté et la distinction des idées : une
idée est claire quand
elle est présente et manifeste
à un esprit attentif ; elle est distincte quand l'esprit voit si
bien ce qu'elle
contient qu'il la distingue nécessairement
de toute autre.
Les notions complexes deviennent
claires et distinctes lorsqu'on les réduit à leurs éléments.
D'où le
deuxième précepte
: «
diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en
autant de parcelles qu'il se
pourrait, et qu'il serait requis
pour les mieux résoudre» ; ainsi le mathématicien dégage
les «natures simples»
et l'«absolu» d'un
problème, c'est-à-dire la condition dernière de sa
solution : il trouve, par exemple, autant
d'équations que de lignes
inconnues. Inséparable du second, le troisième précepte
est «de conduire par
ordre mes pensées, en commençant
par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître,
pour
monter peu à peu, comme
par degrés, jusques à la connaissance des plus composés»
; ainsi, Descartes,
dans ses recherches mathématiques,
commence par les questions «les plus simples et les plus générales»
et
triomphe à la fin de plusieurs
«qu'il avait jugées autrefois très difficiles»
Car il a suivi «le vrai ordre»
et, de plus, «dénombré exactement toutes les circonstances»
de ce qu'il
cherchait, c'est-à-dire
découvert tout ce qui était nécessaire et suffisant
pour résoudre les questions ; si, par
exemple, on veut étudier
les sections coniques, il faut et il suffit que l'on tienne compte des
trois cas
possibles : le plan qui coupe
le cône est perpendiculaire, parallèle ou oblique à
son axe ; tel est, semble-t-il,
le sens du dernier précepte
: «
faire partout des dénombrements si entiers et des revues
si générales que
je fusse assuré de ne rien
omettre».
Physique et métaphysique
Envisagée dans son ensemble,
la «méthode» cartésienne est une méthode
de raisonnement pur, dont le
modèle est fourni par la
déduction mathématique. Précisons qu'elle ne sera
pas appliquée tout à fait de la
même manière à
la métaphysique et à la physique : d'une part, en effet,
on ne saurait découvrir en
métaphysique de rapports
quantitatifs ; d'autre part, l'expérience est indispensable en physique.
Descartes
physicien fera une place à
la méthode expérimentale, comme on le verra plus loin.
La métaphysique
Rappelons-nous l'image de l'arbre,
dont les racines sont la métaphysique. Descartes suit la tradition,
qui
veut que les principes des sciences
soient tous «empruntés de la philosophie»; il fait de
celle-ci, entendue
au sens de «philosophie
première», le fondement de la physique.
Pour connaître le monde matériel,
il faut d'abord connaître ces réalités immatérielles
que sont l'âme et Dieu.
Une telle connaissance est à
notre portée, si nous réussissons à élever
notre esprit «au-delà des choses
sensibles», si nous ne confondons
pas l'intelligible avec l'imaginable ; l'erreur de la scolastique a été
précisément d'admettre
cette maxime qu'«il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait premièrement
été dans le
sens», «où
toutefois il est certain que les idées de Dieu et de l'âme
n'ont jamais été».
Le doute méthodique
Des doutes qui l'embarrassaient
à sa sortie du collège, Descartes va extraire le moyen même
d'arriver à la
vérité ; il va rejeter
en effet, comme absolument faux, tout ce en quoi il peut imaginer le moindre
doute,
afin de voir s'il ne restera point,
après cela, quelque chose en sa créance qui soit entièrement
indubitable.
Reprenant les arguments classiques
du scepticisme, il invoque les erreurs des sens et les illusions des
songes pour rejeter toute connaissance
d'origine sensible, y compris la croyance à l'existence du monde.
Sa critique impitoyable n'épargne
même plus les mathématiques. N'y a-t-il pas, en effet, des
hommes qui se
méprennent en raisonnant
? À cet argument du Discours s'ajoute, dans les Méditations,
l'hypothèse
extraordinaire d'un «malin
génie» assez puissant pour changer la vérité
à l'instant même où je la vois, et faire
ainsi que je me trompe quand,
par exemple, j'additionne 2 et 3, ou que je nombre les côtés
d'un carré.
Tel est ce doute poussé
à l'extrême, doute «hyperbolique» auquel échappent
seulement les maximes d'une
morale provisoire et les vérités
de la foi : «
car je ne peux demeurer irrésolu en mes actions
pendant que
la raison m'oblige de l'être
en mes jugements» ; quant aux vérités révélées,
elles sont hors de discussion,
puisqu'elles dépassent
notre intelligence.
Mais si les mathématiques
sont incertaines, que devient la logique que l'on en avait tirée
? A-t-on
maintenant le droit d'appliquer
la «méthode», de considérer comme vraies les
idées claires et distinctes ? À
lire Descartes, on a d'abord l'impression
que ce droit subsiste, puis on s'aperçoit qu'une garantie lui est
nécessaire.
L'existence de l'âme
Pendant que je doute, pendant que
je pense que tout est faux, il faut nécessairement que moi, qui
le pense,
sois quelque chose ; «Cogito,
ergo sum» («Je pense, donc je suis»), telle est la première
vérité, ferme et
assurée, que je possède
enfin ; l'affirmation du moi pensant l'existence du monde étant
encore un
«problème»
, tel est le premier principe de la philosophie.
René Descartes : Discours de la
méthode (extrait)
La certitude de ce principe réside,
notons-le, en ceci : «Je vois très clairement que, pour penser,
il faut
être» ; je peux donc
généraliser, et prendre pour règle «que les
choses que nous concevons fort clairement
et fort distinctement sont toutes
vraies».
L'essence de l'âme
Une autre conséquence résulte
du Cogito : puisque je peux douter des choses matérielles et que
le fait de
mon existence est impliqué
dans ce doute même, il est clair que je suis «une substance
dont toute l'essence
ou la nature n'est que de penser
[le mot penser étant entendu par Descartes au sens large de conscience]
et
qui, pour être, n'a besoin
d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle. En sorte
que ce moi,
c'est-à-dire l'âme
par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du
corps». Il faut bien prendre
garde que c'est là, non
point une déduction, mais une constatation intuitive, qui équivaut
à «Je pense, je
suis, je me saisis en pensant».
Le «donc» peut faire illusion à un esprit non prévenu.
Cette séparation radicale
opérée par Descartes entre le corps et l'âme, la substance
étendue et la
substance pensante, se comprendrait
avec peine si l'on ne se référait pas à la physique.
La philosophie
scolastique expliquait les phénomènes
naturels par des «formes» analogues à l'âme ;
la physique moderne,
au contraire, regarde la matière
comme «inerte» et explique les faits matériels par les
faits matériels ; d'où
l'idée, naturelle chez
Descartes, de faire de l'âme et de la pensée, expulsées
pour ainsi dire de la matière,
un monde à part ; la physique
mécaniste naissante exigeait une métaphysique spiritualiste
qui fût
rigoureusement dualiste.
Considérée en elle-même,
la démonstration de la spiritualité de l'âme nous semble
aujourd'hui peu
convaincante. Que prouve en effet
le Cogito ? Que je peux concevoir clairement l'âme sans le corps
; pour
passer de cette distinction dans
la pensée à une distinction dans la réalité,
il faut être bien persuadé que nos
idées claires répondent
à une réalité objective. Descartes, cependant, quand
il traitera de la physique,
sentira le besoin d'ajouter au
raisonnement des preuves tirées de l'expérience ; le langage
ni l'activité
humaine ne peuvent être
imités par des machines, ou par les animaux ; on est, dès
lors, plus disposé à
admettre que notre âme est
immatérielle, et par là même selon toute vraisemblance
immortelle.
Dieu
L'existence de Dieu
Le doute est une imperfection ;
je vois clairement, en effet, que c'est une plus grande perfection de
connaître que de douter.
Mais d'où me vient cette idée de parfait ? Elle ne peut venir
de moi, qui suis un
être imparfait ; car la
cause doit avoir au moins autant de réalité que son effet
; la cause de l'idée de parfait
ne peut être que l'être
parfait lui-même, c'est-à-dire Dieu. C'est un renouvellement
de la preuve de saint
Anselme.
Je ne sais pas, il est vrai, la
façon dont j'ai eu idée d'un Dieu. Remontant plus haut, je
vais donc chercher
quel peut être l'auteur
de mon âme ; ce ne peut être moi-même, car je me serais
donné toutes les
perfections dont j'ai l'idée
; donc l'être qui m'a créé possède en effet
toutes ces perfections : il est Dieu.
Ces deux preuves complémentaires
semblent-elles trop compliquées ? On peut invoquer un autre
argument, plus intuitif : l'existence
de Dieu est comprise dans son essence, «en même façon
qu'il est
compris en celle d'un triangle
que ses trois angles sont égaux à deux droits» ; l'existence,
en effet, étant une
perfection, l'Être parfait,
qui possède toutes les perfections, possède nécessairement
l'existence.
Que l'existence ainsi «démontrée»
soit une existence dans la pensée, et non une existence réelle,
c'est ce
qui ne paraît guère
douteux (Kant montrera le vice de l'argument baptisé par lui «ontologique»).
Le même
idéalisme, la même
identification du réel et de l'idée due à l'emploi
de la méthode mathématique est
d'ailleurs impliquée dans
la première preuve, qui repose sur ce postulat : l'idée de
parfait est elle-même
quelque chose de parfait.
L'essence de Dieu
En prouvant Dieu par l'idée
de parfait, «nous connaissons par le même moyen ce qu'il est,
autant que le
permet la faiblesse de notre nature».
Ainsi, nous voyons qu'il est infini, éternel, immuable, tout connaissant,
tout-puissant, source de toute
bonté et vérité, créateur de toutes choses.
Dieu est un être purement spirituel
: car s'il était composé
de deux natures, l'intelligente et la corporelle, il dépendrait
de ses éléments, et toute
dépendance est un défaut
et contredit à la perfection.
Dieu est source de toute bonté
et vérité : dès lors, tous nos doutes disparaissent
; nos idées claires et
distinctes sont vraies, puisqu'elles
sont des choses réelles qui viennent de Dieu. Par suite, selon les
Méditations
, la distinction de l'âme
et du corps, que nous concevons très clairement, devient une distinction
«réelle» ;
l'Être tout-puissant ne
saurait être trompeur : l'hypothèse du «malin génie»
s'évanouit. Mais n'y a-t-il pas ici
un cercle vicieux, comme l'objectait
le matérialiste Gassendi ? D'une part, Dieu existe parce qu'on en
a une
idée claire ; d'autre part,
une idée claire est vraie parce que Dieu existe. Il semble bien
que, sur ce sujet,
Descartes n'ait pas donné
d'explications entièrement satisfaisantes pour qui n'est pas idéaliste.
René Descartes : Méditations
métaphysiques (extrait)
La véracité divine
nous assure par ailleurs, non seulement de la valeur des idées claires,
mais de
l'existence objective du monde.
Nous croyons instinctivement à cette existence, et Dieu n'a pu vouloir
que
cet instinct nous égare.
Prenons garde toutefois que les sens nous renseignent fort mal, non à
vrai dire sur
l'utilité des choses matérielles,
mais sur leur nature ; les qualités sensibles d'un morceau de cire
changent si
l'objet devient liquide ou gazeux
; seule la raison, avec ses idées claires et distinctes, peut connaître
les
choses matérielles.
Pour la théorie scolastique,
les vérités que nous atteignons ici-bas sont des reflets
des vraies essences que
nous contemplerons dans l'entendement
divin. Pour Descartes, il nous est loisible dès cette vie de connaître
parfaitement les vraies essences,
les vérités éternelles, qui sont des créatures
de Dieu. En celui-ci,
l'entendement est subordonné
à la volonté : «Si Dieu l'avait voulu, deux et deux
ferait cinq, et il serait
vertueux de tuer son frère.»
En possession des premières vérités sans elles,
«un athée ne peut être
géomètre»
, nous pouvons déduire les principes de la physique et les lois
de la nature. Toutefois, en
raison de la finitude de notre
entendement et de la complexité de la nature, il convient d'observer
et
d'analyser celle-ci, en remontant
des effets aux causes.
La biologie
Nous n'entrerons pas dans les détails
de la physique cartésienne. Voyons seulement ce qu'elle nous
enseigne sur les animaux et sur
les hommes.
Les animaux machines
Assimilant la matière vivante
à la matière brute, et refusant aux animaux la pensée,
Descartes compare ces
derniers aux «automates,
ou machines mouvantes, que l'industrie des hommes peut faire». Certes,
les
animaux sont des pures machines,
car ils sont incapables de parler, au plein sens du terme ; ils témoignent
plus d'industrie que nous en quelques-unes
de leurs actions, mais à la manière d'une horloge, qui mesure
exactement le temps ; enfin, si
on leur accordait une âme, il faudrait admettre, ou bien qu'elle
est immortelle
comme l'âme humaine, ou
bien que celle-ci est mortelle comme l'âme des bêtes.
Les fonctions du corps humain
La raison est la seule chose qui
nous distingue des bêtes. Car le corps humain est, lui aussi, une
machine.
Le mouvement du cur et des artères
«suit aussi nécessairement de la seule disposition des organes
qu'on
peut voir à l'il dans
le cur et de la chaleur qu'on y peut sentir avec les doigts, et de la
nature du sang
qu'on peut connaître par
expérience, que fait celui d'une horloge, de la force, de la situation
et de la figure
de ses contrepoids et de ses roues».
Les autres fonctions corporelles s'expliquent, elles aussi, comme des
suites de ce «feu sans lumière»
qui brûle continuellement dans le cur ; par exemple, les parties
«les plus
agitées et les plus pénétrantes»
du sang chauffé par le cur composent les «esprits animaux»,
sorte de
flamme très pure et très
vive qui, circulant à l'intérieur des nerfs, vient produire
les mouvements des
membres.
Double aspect de la biologie
Si Descartes, dans sa biologie,
continue en partie la scolastique en subordonnant l'expérience au
raisonnement a priori, en conservant,
d'autre part, certaines notions fantaisistes comme celles du feu
cardiaque ou des esprits animaux,
dans l'ensemble, cependant, il fait uvre de novateur : il propage la
grande découverte de Harvey,
celle de la circulation du sang. Il l'explique d'ailleurs contrairement
à
Harvey et contrairement aux faits
par la chaleur cardiaque : le cur n'est pas pour lui une pompe, mais
un thermosiphon. Il invite les
physiologistes à se débarrasser des qualités occultes
(âme végétative ou
sensitive, faculté pulsifique,
etc.), et à découvrir les phénomènes mécaniques
ou physiques qui se passent
dans la matière vivante
; est-il besoin d'ajouter que ce programme ne pouvait être rempli
par un seul
homme, surtout à une époque
où les instruments nécessaires à l'observation, le
microscope notamment,
n'existaient pas encore ?
La morale
La psychophysiologie
«La plus haute et la plus
parfaite morale» présuppose une entière connaissance
des autres sciences ;
n'exige-t-elle pas, en effet,
une entière connaissance de l'homme et des rapports qu'il entretient
avec le
monde et avec Dieu ?
L'union de l'âme et du corps
Or, la métaphysique nous
fait connaître l'âme, et la physique le corps humain ; mais
nous ne saurions
comprendre les sentiments et les
appétits, reconstituer le «vrai homme», si nous ne supposions
pas que
l'âme est jointe et unie
étroitement avec le corps ; ainsi le corps agit sur l'âme
dans la sensation et la
passion, et l'âme sur le
corps dans l'acte volontaire. Conception obscure, certes, puisqu'il n'y
a rien de
commun entre leurs deux natures
; seule la toute-puissance de Dieu peut expliquer cette union.
L'âme est liée au
corps par l'intermédiaire de la glande pinéale. Celle-ci
est mue par les «esprits animaux»
qui sont projetés vers
elle, quand les objets extérieurs frappent nos sens ; ces mouvements
de la glande
peuvent d'ailleurs se reproduire,
en l'absence de tout objet, par suite des traces que les esprits ont laissées
dans le cerveau.
Passions et volonté
Dans les dernières années
de sa vie, Descartes relègue au second plan la métaphysique
et les sciences
spéculatives pour explorer
plus à fond la sphère de l'union de l'âme et du corps
et pour esquisser ainsi une
morale qui n'a assurément
pas la forme ni même la cohérence qu'il avait conçues
pour elle. Les lettres de
Descartes à la princesse
Élisabeth (écrites à partir de 1643) permettent de
voir cette morale s'organiser
progressivement, en intégrant
de nombreux éléments des morales de l'Antiquité, mais
ajustés à la
philosophie cartésienne
de telle sorte qu'ils en expriment aussi la signification essentielle.
À cette occasion,
Descartes est amené à
composer les Passions de l'âme , traité publié au début
de 1649, dans lequel il
cherche à expliquer «en
physicien» et non en moraliste les différentes façons
dont le corps peut, par le
mécanisme indépendant
de ses fonctions, engendrer dans l'âme des passions, c'est-à-dire
des émotions qui
l'agitent et l'ébranlent.
Les passions sont produites par
quelque agitation des esprits ; toutes sont des variantes ou des
combinaisons des six passions
primitives : admiration (étonnement), amour et haine, joie et tristesse,
désir. La volonté
peut contrarier leur libre jeu en dirigeant, par exemple, l'attention vers
un objet contraire
à celui de la passion ;
par là même, elle n'ajoute rien aux mouvements de la glande
pinéale, mais elle change
leur direction et, par suite,
influe sur le cours des esprits. Cette influence est sans limites, car
notre volonté
est infinie, c'est-à-dire
absolument libre : nous en avons le sentiment, et, de plus, l'existence
même de
l'erreur prouve le libre arbitre
; l'erreur ne consiste-t-elle pas à faire mauvais usage de la liberté
en adhérant
à des idées obscures
et confuses ?
Les grandes lignes d'une morale
Descartes n'a pas eu le temps
ou peut-être l'intention de développer sa morale. Il nous
a donné
seulement les matériaux
d'une morale «définitive», semblable, pour l'essentiel,
à la morale qu'il s'était
formée «par provision»
dès 1618.
Seule la raison peut nous conseiller,
en toute circonstance, ce que nous devons faire ; la ferme et constante
résolution de l'exécuter,
telle est la vertu. Pendant que nous nous conduisons ainsi, certains biens
nous
échappent-ils ? Considérons-les
comme inaccessibles, et accoutumons-nous à ne pas les désirer.
Cette apologie de la volonté
traduit, chez Descartes comme chez Corneille, le goût de l'époque
pour
l'énergie individuelle
et pour un ordre raisonnable. Elle implique une mise en garde contre les
passions ; la
lutte à mener revêt
un double aspect, intellectuel nous l'avons vu plus haut et médical
: par l'hygiène,
par une nourriture appropriée,
on peut modérer l'agitation des esprits animaux.
Il ne s'agit pas, cependant, d'extirper
toutes les passions ; certaines sont utiles, car elles nous font sentir
la
vraie valeur des choses ; elles
contribuent à la douceur et à la félicité de
la vie. Ajoutons que l'âme a ses
passions propres, qui ne viennent
pas du corps : telle la «générosité» ou
conscience que prend l'homme de
la vertu ; tel l'«amour
intellectuel» qui l'attache «au tout dont [il] est partie»,
par exemple à son pays, et plus
encore à Dieu, dont il
dépend le plus entièrement.
Ainsi, l'homme arrive, par des
procédés qui rappellent beaucoup plus le paganisme stoïcien
ou épicurien
que le christianisme, à
la souveraine béatitude, au plus grand «contentement»
qu'il lui soit donné d'atteindre.
L'influence du cartésianisme
De très bonne heure, le
cartésianisme remporte, malgré les persécutions, un
succès éclatant ; il se
répand rapidement dans
l'Europe entière. Un tel succès serait incompréhensible
si l'on ne voyait pas
dans cette philosophie nouvelle
l'expression d'un monde nouveau, du monde moderne enfanté par la
Renaissance. À l'époque
des premières manufactures, Descartes prévoit l'essor grandiose
de la
technique et de la science, intimement
liées entre elles ; instruit des récentes découvertes
scientifiques,
savant lui-même, il formule
les règles de la méthode et fournit à ses successeurs
l'instrument
mathématique indispensable
à leurs recherches ; il oriente la physique et la biologie, la
psycho-physiologie dans la voie
du mécanisme.
Est-ce à dire que rien ne
subsiste chez lui de l'ancienne philosophie ? On a vu, au contraire, les
oscillations qui se produisent
dans sa pensée entre la science et la métaphysique, et qui
aboutissent au
fameux «cercle cartésien».
Mais la métaphysique cartésienne présente des caractères
originaux : elle
réduit au minimum le rôle
de Dieu dans la création ; elle nous assure que nous pouvons connaître
parfaitement un monde d'où
les fantômes de la scolastique ont été expulsés.
Telle qu'elle est, pourtant, elle
implique une conception du monde souvent différente de celle que
la
physique entraîne : entre
l'âme et le corps, il y a une différence de nature, une opposition
rigide ; mais,
d'un autre côté,
ils ne cessent d'agir l'un sur l'autre ; le Cogito est la première
vérité, mais d'un autre
côté, le monde matériel
existe indépendamment de notre esprit. La contradiction qui se manifeste
au
sein de la science elle-même,
entre mathématiques et physique, raisonnement pur et expérience,
vient
mêler ses effets à
ceux du conflit qui oppose la métaphysique et la science : si toute
idée claire est
vraie, nous pouvons croire que
l'âme est immatérielle, et qu'il existe un Dieu.
Malebranche, Leibniz et Spinoza
résoudront l'un par la «vision en Dieu», l'autre
par l'harmonie
préétablie, le troisième
par sa «substance» unique les problèmes que pose le
dualisme cartésien, le
parallélisme irréductible
de la «substance pensante» et de la «substance étendue».
D'une façon
générale, le double
courant, idéaliste et matérialiste, qui caractérise
la philosophie moderne, est issu en
grande partie de Descartes : Leibniz,
puis Kant et ses successeurs réduiront le monde à la pensée
;
Spinoza et, d'une autre façon,
les Encyclopédistes porteront l'esprit de libre examen jusque dans
les
domaines de la politique et de
la religion, et tenteront d'expliquer le monde par le monde.