Michèle Lalonde
Speak white

Speak white
il est si beau de vous entendre
parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble dans les sonnets de Shakespeare

nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d'une langue
parlez avec l'accent de Milton et Byron et Shelley et Keats
speak white
et pardonnez-nous de n'avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan

speak white
parlez de choses et d'autres
parlez-nous de la Grande Charte
ou du monument à Lincoln
du charme gris de la Tamise
de l'eau rose du Potomac
parlez-nous de vos traditions
nous sommes un peuple peu brillant
mais fort capable d'apprécier
toute l'importance des crumpets
ou du Boston Tea Party

mais quand vous really speak white
quand vous get down to brass tacks

pour parler du gracious living
et parler du standard de vie
et de la Grande Société
un peu plus fort alors speak white
haussez vos voix de contremaîtres
nous sommes un peu durs d'oreille
nous vivons trop près des machines
et n'entendons que notre souffle au-dessus des outils

speak white and loud
qu'on vous entende
de Saint-Henri à Saint-Domingue
oui quelle admirable langue
pour embaucher
donner des ordres
fixer l'heure de la mort à l'ouvrage
et de la pause qui rafraîchit
et ravigote le dollar

speak white
tell us that God is a great big shot
and that we're paid to trust him
speak white
parlez-nous production profits et pourcentages
speak white
c'est une langue riche
pour acheter
mais pour se vendre
mais pour se vendre à perte d'âme
mais pour se vendre

ah !
speak white
big deal
mais pour vous dire
l'éternité d'un jour de grève
pour raconter
une vie de peuple-concierge
mais pour rentrer chez nous le soir
à l'heure où le soleil s'en vient crever au-dessus des ruelles
mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
chaque jour de nos vies à l'est de vos empires
rien ne vaut une langue à jurons
notre parlure pas très propre
tachée de cambouis et d'huile

speak white
soyez à l'aise dans vos mots
nous sommes un peuple rancunier
mais ne reprochons à personne
d'avoir le monopole
de la correction de langage

dans la langue douce de Shakespeare
avec l'accent de Longfellow
parlez un français pur et atrocement blanc
comme au Viêt-Nam au Congo
parlez un allemand impeccable
une étoile jaune entre les dents
parlez russe parlez rappel à l'ordre parlez répression
speak white
c'est une langue universelle
nous sommes nés pour la comprendre
avec ses mots lacrymogènes
avec ses mots matraques

speak white
tell us again about Freedom and Democracy
nous savons que liberté est un mot noir
comme la misère est nègre
et comme le sang se mêle à la poussière des rues d'Alger ou de Little Rock

speak white
de Westminster à Washington relayez-vous
speak white comme à Wall Street
white comme à Watts
be civilized
et comprenez notre parler de circonstance
quand vous nous demandez poliment
how do you do
et nous entendez vous répondre
we're doing all right
we're doing fine
we
are not alone

nous savons
que nous ne sommes pas seuls.



Gaëtan Dostie
Tribune libre de Vigile
jeudi 28 février 2008  
http://www.vigile.net/Celebration-du-40e-anniversaire-de

Le 15 mars prochain, inaugurant « La Quinzaine de la poésie », à la Maison de la culture Ahuntsic, en présence de Michèle Lalonde et avec sa participation, sera souligné le 40e anniversaire de « Speak White ». Cet automne, la « Fondation Octobre 70 » va souligner le 40e anniversaire du premier « Chansons et poèmes de la Résistance », devenu, après Octobre 70, « Chants et poèmes de la Résistance ».

ORIGINE DE « SPEAK WHITE »

Lors de l’emprisonnement de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, un «  Comité d’aide » fut créé en 1968, pour la défense des deux intimés. À l’instigation de Pauline Julien et de Gaston Miron notamment, fut organisé le fameux spectacle « Chansons et poèmes de la Résistance » un certain lundi d’octobre 1968. C’est la comédienne Michèle Rossignol qui demanda à Michèle Lalonde un texte qu’elle a récité à la première du spectacle. Lors de la courte tournée qui s’ensuivit, au spectacle que j’ai organisé, avec le poète Gaston Gouin, à Sherbrooke, leur premier arrêt, Michèle Rossignol n’étant pas disponible, Michèle Lalonde monta sur scène pour la première fois. Sa lecture à la « Nuit de la poésie » le 27 mars 1970, pour les besoin du film de l’ONF, c’était que, devant l’impossibilité de filmer un spectacle politique alors, les cinéastes Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse ont concocté ce subterfuge. Ainsi est né l’un des textes fondateurs de la poésie du pays : « Speak White », tout comme « La Nuit de la poésie » est l’événement fondateur de la poésie québécoise vivante.

Texte fondateur, revendicateur, révolutionnaire, qui situe à la fois le combat des Français d’Amérique, dans la noblesse de revendiquer la justice, l’équité, le respect, le droit de vivre et de nous épanouir en français, et la liberté des peuples de disposer de leur pays. Ce texte, tout en restant, hélas, plutôt d’actualité, est aussi et surtout une ouverture sur le monde, une solidarité avec tous les opprimés de la terre. Il voit le Québec dans le concert des nations. C’est en cela qu’il fut décrié et conspué par tous les opposants à notre volonté d’indépendance et chéri par le Québec en émergence.

Oui, ce texte est un geste hautement politique ! Comprenez que le Viet-Nam d’hier et le Pakistan d’aujourd’hui sont si totalement absurdes, que le poème, tout situé historiquement qu’il soit, a gardé sa totale vérité.

Quarante ans et si peu de rides !

« Speak White », c’est aussi un écho, un appui tacite au livre révolutionnaire de Pierre Vallières « Nègres Blancs d’Amérique » publié à Parti Pris cette année-là et qui vient d’être saisi par la police en vue du procès qu’on veut lui intenter.

DU « CRÉTINISME » SELON MICONE

Quand j’ai entendu le palimpseste de Marco Micone : « Speak What », à la «  Nuit de la poésie » de 1980, j’en ai ressenti toute l’horreur, le sabordage, la réduction, l’humiliation. Un texte fondateur et révolutionnaire devenait un « n’importe quoi ! ». D’une injure que des marchands arrogants nous lançaient, surtout dans l’ouest de Montréal, quand nous nous adressions à eux en français : « speak white », d’où est né le «  nègre blanc », d’un « white » qui a un sens colonial même, arrivait ce non sens, cette négation de sens, une anecdote locale, ce rien : « what » !

Les anciens prisonniers politiques d’Octobre 70, dont je suis, l’ont ressenti tel un crachat au visage. D’un texte qui est un appel à la liberté, le voilà réduit à un texte « d’intégration ». Un réalité, sans doute, qui reste tellement d’actualité que les « accommodements raisonnables » nous le jettent au visage. L’intégration sera toujours difficile sinon impossible tant que, non seulement une majorité anglophone nord-américaine sera pour le moins un grand pouvoir d’attraction, mais qui plus est, qu’elle contrôlera l’immigration et ne favorisera surtout pas une intégration au Québec français. D’une solidarité universelle qu’appelle le texte de Michèle Lalonde, Marco Micone ramène ça à un problème de coloniaux qui sont ridiculement encore pris avec un problème de « White ».

Si nos « White »s de service ont tôt fait de s’attaquer au texte de Michèle Lalonde, allant jusqu’à le dénigrer dans des chapitres entiers de livres, voilà qu’un nouvel arrivant le banalisait, le ridiculisait avec ce tour de passe-passe tout à fait humoristique. Quelle aubaine !

Ce « what » fit l’affaire de bien du monde : deux affiches, écrit Micone, des tonnes de publications sûrement... Ce texte n’existe qu’en référence à l’autre et il est une exploitation de la célébrité du poème de Lalonde, en le mortifiant, le réduisant, le niant. C’est ainsi que Michèle Lalonde refuse de laisser paraître son poème chaque fois qu’on fait de Micone un poète de palimpseste. Elle a rompu avec son éditeur quand il est devenu celui de Micone. Si la récente réédition de l’anthologie de Mailhot et Nepveu a dû retrancher le poème de Lalonde, c’est qu’ils introduisaient le brûlot de Micone, et si Pierre Graveline a pu le reproduire, c’est qu’on ne pouvait imaginer qu’un tel palimpseste puisse être autre chose qu’une pirouette idéologique intégrationniste et en rien un des cent « grands » poèmes du Québec. Et Lise Gauvin, dans son insupportable monographie, n’a pu reproduire le texte de Lalonde !

Que je sois pour Micone atteint de « crétinisme » (vigile.net, 22 février 2008), c’est que dans ce pays, ni Lalonde, ni Miron, ni Ferron, ni Vallières, encore moins Victor-Lévy Beaulieu, aucun militant pour l’indépendance quoi, ne sont « prophètes » ! Son arrogance et son mépris, ou peut-être plus concrètement, sa méprise, son ignorance, sont à la hauteur de son monde de « what » !

Gaëtan Dostie

Directeur des Éditions Parti Pris, 1976-1984

Membre de la FONDATION OCTOBRE 70

Auteur de l’anthologie, Les Poètes disparus du Québec, Éditions du Collège Ahuntsic, 2007

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —



Michelle Lalonde (née en 1937) est considérée comme la passionnera des lettres québécoises. Son poème «Speak White» fut récité et acclamé pour la première fois lors de la Nuit de la poésie tenue à Montréal en 1970. Ce poème sera publié sous forme d'affiche. La poétesse y décrit la condition des francophones (et des autres minorités) en Amérique du Nord.

Le poème Speak White fut créé dans une atmosphère populaire fébrile par l'auteur Michèle Lalonde, en 1970, lors de la première Nuit de la poésie à Montréal. Dit par Marie Eykel, le texte se déroule sur un montage de photos chocs appuyées d'une trame sonore suggestive, dans un film dénonçant l'impérialisme économique et culturel des classes dominantes et l'exploitation de l'homme par l'homme.
http://www.independance-quebec.com/falardeau/oeuvre/film-speak.white.html

Michèle Lalonde

Référence. Michèle Lalonde, Speak White, Montréal, l'Hexagone, 1974.
Explication. Ce n'est pas, formellement, un manifeste car il n'y avait pas, à la rédaction du texte, de prise de position collective et publique. Ce fut d'abord un poème, un poème engagé. Dès son apparition le 27 mai 1968 sur la scène de la Comédie canadienne lors d'une manifestation intitulée Chants et poèmes de la Résistance (avec Y. Deschamps, G. Miron, R. Charlebois, etc.), il a été cité, et brandi comme une sorte de manifeste. Publié aussitôt dans la revue Socialisme (comme poème), puis, en 1974 dans une plaquette de poèmes à laquelle il donne son titre, il existe aussi sous la forme d'une affiche, dessinée par Roland Giguère, où le texte est en rouge sur fond gris. L'affiche visait à freiner le photocopillage, mais elle a contribué à donner au texte une allure de dazibao.


Le titre, qui revient seize fois sur 108 lignes comme un leitmotiv, a un grand impact. Il s'agit d'une formule stéréotypée utilisée assez couramment dans l'Ouest canadien, injonction raciste permettant d'agresser ceux qui, appartenant à un groupe minoritaire, se permettaient, dans un lieu public, de parler autre chose que l'anglais. Le poème fut, à cause de son titre, considéré comme séparatiste. Une autre lecture est cependant possible puisque, en Ontario, on l'étudie dans les classes de français en tant qu'hommage à la culture anglaise. L'auteure, en présentant son texte, au moment où il venait d'être composé, à la comédienne Michèle Rossignol, avait obtenu de celle-ci une diction nuancée, avec "des élans de tendresse envers la langue anglaise, qui est aussi ma langue". On devrait donc sentir plus d'amertume que d'ironie dans les allusions littéraires. Mais cette interprétation contraste avec presque toutes les utilisations et citations ultérieures, qui ont tiré le texte dans une interprétation partisane qui a, à son tour, été dénoncée. (Comme dit Camus, l'artiste doit choisir entre être utilisé ou dénoncé, mais compris, jamais.)


Le vers "nous sommes un peuple inculte et bègue" fait allusion au mot de Durham dans son Rapport (1838): "les Québécois sont un peuple sans histoire et sans littérature". (Remise dans son contexte, cette phrase n'avait pas non plus les résonances qu'on lui a prêtées.)

http://www.geocities.com/Paris/Salon/2597/Speakwhite.htm




Speak white!

posted by Accent Grave : http://accent-grave.blogspot.com/2006/06/speak-white.html

Il y a plusieurs années, alors que je n'étais pas même un jeune adulte, je m'étais rendu chez un photographe au centre ville de Montréal pour une photo de passeport. Un gros monsieur m'avait reçu avec mépris et me servit en anglais, langue que je ne comprenais pas. Comme je lui répondais en français, il devint brusque et impoli, il me lança quelque chose ressemblant à ceci: "If you are old enough to have a passport, you are old enough to speak english". Après la brève et désagréable séance de photo il me remit les épreuves, prit mon argent, et sans me remettre la monnaie, me montra la porte. De retour à la maison, j'avais décrit la scène à mon père qui prit l'adresse en note. La suite de l'histoire ne concernait pas les enfants mais connaissant mon père, je l'imagine. Tous les francophones montréalais ont connu ce genre d'expérience.

Neuf ans plus tard, je me croyais vengé par la loi 101. Le français devenait la seule langue officielle du Québec. À l'école, au travail et dans les commerces, tout devait se faire en français. Le premier ministre de l'époque répétait qu'il était dommage que l'on en vienne à cela. Je comprenais mal le sens de cette phrase mainte fois entendue.

Aujourd'hui je comprends. La loi était une béquille, un constat d'échec. Il aurait voulu s'attaquer au problème de fond; le manque de respect envers notre propre langue, envers ce que nous sommes. Il aurait suffit de ne pas encourager les commerçants qui refusaient de traiter dans notre langue. Il aurait suffit de se comporter comme un peuple normal pour en devenir un. Il aurait suffit qu'on se respecte soi-même pour qu'on nous respecte. Probablement plus facile à dire qu'à faire quand on a été conquis, écrasé par l'église et entouré d'un océan anglo-saxon.

La loi 101 était nécessaire à cause du contexte nord-américain mais cette loi a aussi le malheur de faire croire qu'elle peut remplacer notre vigilance, le respect que nous devons avoir envers nous-mêmes.

Depuis quelques années, je vais rarement au centre-ville. Hier j'y suis allé et j'ai remarqué un net recul quant à langue affichée, à la langue employée. Cela m'a semblé évident. Ce qui me trouble d'avantage, ce sont les jeunes qui ignorent tout des combats passés et s'imaginent qu'angliciser Montréal équivaut à s'ouvrir sur le monde. On dirait que tout est à refaire. Même les immigrants nous le disent. À son arrivée au pays, Victor Teboul se demandait où se cachaient les francophones! Il n'est pas rare qu'un anglophone unilingue dise à un francophone bilingue qu'il limite ses possibilités en parlant français. Si le ridicule pouvait tuer...

Pour que notre culture survive, pour que la langue française se parle dans ce coin d'Amérique et que les enfants des nouveaux arrivants s'identifient à leur terre d'accueil et que leurs valeurs s'ajoutent aux nôtres, il faut faire un État du Québec et dans l'immédiat, à défaut d'avoir un pays au sens propre du terme, il faut faire comme si… et dépenser notre argent là où on nous respecte.

Les mots non employés sont des mots qui meurent. Une langue non utilisée est une langue qui meurt et la négation d'une identité tuera cette dernière. Cessons d'attendre des autres ce que nous devons faire nous-mêmes. Aucune approbation n'est requise. Respectons-nous, il sera plus facile d'en faire autant envers les autres et d'exiger qu'on fasse de même envers nous.


 Hayward, Annette: « Speak White et Speak What. Contexte et ambivalence. » Le Renouveau de la parole identitaire. Dir. M. Calle-Gruber et J.-M. Clerc. Montpellier: Éd. de l'Université Paul Valéry, 1993. 169-193.



Context and Study Questions for Lalonde's "Speak White" by Sharon P. Johnson, Associate Professor of French at Virginia Polytechnic and State University. Original source: http://www.fll.vt.edu/Johnson/416408texts/QLalonde.doc

Ce poème a été publié en 1974, mais a été écrit et récité aux années de 1960s, l'époque de la "Révolution tranquille." Selon Mario Bélanger, l'auteur de Petit Guide du Parler Québécois (Montréal: Stanké, 1997), c'était un moment où le Québec "s'affirm[ait] en tant que société, [...] par une prise de conscience politique, mais aussi par la modernisation de son système d'éducation, par une réglementation sur l'usage du français et par l'établissement de relations avec la francophone mondiale. Bien entendu, le peu de contacts avec avec les francophones européens, pendant près de deux siècles, a marqué la culture et la langue parlée au Québec. Longtemps, la langue a été abandonné à elle-même, sans autorité ni discipline. La langue a dû s'adapter aux usages nord-américains, à la nature, à la nourriture, aux matériaux disponibles. Elle s'est modifiée. Elle a de plus subi une forte influence d'anglais" (227-28).

Dans le contexte du Québec, "Speak white" voulait dire "Parlez anglais," mais comme vous pouvez voir, Lalonde élargit son sens pour refléter tout rapport entre oppresseur et opprimé où règne une injustice de pouvoir (pays colonisés et les colonisateurs, noirs et les blancs, patrons et ouvriers).

Quelques thèmes possibles à développer:

  • Quel est son impact sur vous, même si vous ne comprenez pas toutes les références? Si son poème vous semble trop difficile à comprendre par fois, vous pouvez parler de son impact et vous pouvez citer quelques exemples des difficultés que vous avez eues, en essayant d'expliquer ce qui rend son poème dur à comprendre.
  • Quel est l'effet du poème par rapport à son mélange de l'anglais et du français? Pouvez-vous donner un exemple ou deux de la manière avec laquelle le poème agit sur vous? Vous y identifiez-vous? Quel est l'effet de lire le poème silencieusement puis de l'écouter récité par Lalonde?
  • Notez des différences affectives (qui touche aux émotions), psychologiques et/ou intellectuelles quand vous lisez/entendez un aperçu historique des débats linguistiques (exposé de Natalie) et vous lisez/entendez un abord littéraire (poétique) du sujet. Qu'est-ce que chaque texte vous permet de comprendre. Quels sont limites ou quel est le pouvoir du discours historique et littéraire. Les deux sont des textes culturels et donc "représentent" les enjeux politiques et psychologiques face à la langue.
  • Vous pouvez parler de l'emploi d'ironie de Lalonde quand qu'elle assume/prétend d'assimilier les préjugés du Canada anglophone sur les francophones.
  • Vous pouvez parler de comment elle lie la lutte linguistique et culturelle du Québec à d'autres luttes identitaires et politiques mondiales. Quelle est la force/impact de ses analogies quand elle compare la situation de Québec à "Little Rock," à "Alger" et/ou à la colonialisme français au Viet-Nam ou au Congo." Comment pouvez-vous mieux comprendre le francopohone opprimé avec les parallèles d'autres peuples/pays qui oppriment ou que subissent l'oppression? Nuancez ces rapprochements.
  • Si vous avez étudié la littérature francophone, voyez-vous certains thèmes semblables entre son poème et d'autres textes vous avez lus? Si oui, indiquez-les et puis faites un commentaire sur la façon dont Lalonde les incorpore dans son poème.

    Bref, comme tout commentaire, je voudrais que vous vous engagiez avec le texte. Je voudrais que vous exprimiez votre réaction en prenant deux ou trois exemples du poème que vous développerez par la suite. Il s'agit donc d'une lecture personnelle de Speak Whitebasée sur les stratégies poétiques et thèmes politiques du poème par rapport à vos connaissances très générales de la lutte québecoise.




  • Speak White - Version rock d'Armand Guindon et Falardeau

    Le groupe de musique Armand Guindon vient de mettre en ligne une version rock du poème Speak White de Michèle Lalonde, en format MP3. La narration de cette pièce, qui devait originalement paraître sur leur CD « L'ère d'Armand Guindon », paru en août 2004, est effectuée par Pierre Falardeau. On se rappelle que ce dernier a réalisé un film, « Speak White » sur ce même poème, paru en 1980.

    Je reproduis ici le message figurant sur leur site web.

    L’engagement politique et social en art doit nécessairement être libre. Il se révèle dans l'action comme une arme de dénonciation massive et il doit pouvoir participer au débat publique. Nous sommes responsable de notre engagement et nous nous devons d'en assumer ses obligations et leurs conséquences. Armand Guindon ne fait pas de compromis en ce qui concerne les luttes auxquels il participe. Le groupe n'en a jamais fait et il ne commencera pas aujourd'hui. Une création artistique engagée doit pouvoir vivre et exister puisqu'elle poursuit un but précis. Une bombe fabriquer à partir de sons, de mots, d'images, etc. Une idée qui cherche à en détruire d'autres. Une idée qui cherche à dénoncer et à faire s'effondrer les fondements de l'illégitime. Par ce fait, elle se doit de pouvoir circuler librement malgré les embûches et la censure.

    Dans le cas qui nous concerne, notre chanson qui fut interdite de diffusion participe à une guerre contre le racisme, le néo-colonialisme et l'occupation d'un territoire conquis et annexé par les armes : le Québec. Notre postulat est que les québécois mènent une lutte de libération qui s'échelonne déjà sur plusieurs siècles et que dans ce contexte, il est légitime de ne pas reconnaître ou de ne pas respecter les interdictions de diffusion qui vise l'art engagé québécois.

    Par conséquent, le groupe Armand Guindon invite les gens à venir télécharger gratuitement la chanson Speak White qui devait paraître sur notre album L'ère d'Armand Guindon et qui fût interdite de diffusion. Le poème est de Michèle Lalonde et la narration faite par Pierre Falardeau.


    Heureusement, le FI a eu ses défenseurs. La plus notable, la poète engagée politiquement Michèle Lalonde (1937-   ), en est un exemple célèbre, dont je reproduis ici, sans sa permission, le fameux poème-manifeste Speak Whit

    Michèle Lalonde a également publié Défense et illustration de la langue québécois,dont on reconnaît l'écho au manifeste de la Pléiade rédigé par Joachim du Bellay, 1549, Défence et illustration de la langue francoyse. Autre époque, même combat: français vs latin; FI vs français français (FF). L'issue est prévisible, les nouvelles langues remplaçant habituellement les anciennes dont elles dérivent, conformément à une sorte de loi linguistique qu'on peut formuler comme suit: Le vernaculaire d'aujourd'hui est le standard de demain. Il en est ainsi dans l'évolution des langues depuis toujours et dans les familles qu'elles ont constituées au cours des siècles. Le français est une langue romane qui a supplanté le latin; le FI est une langue française qui finira par se distinguer totalement du FF.

    En attendant ... faut-il vraiment la défendre? Ou simplement en parler ...

    .

    CONTINUONS LE COMBAT.

    Solidairement : Armand Guindon
    Vocabulaire important:

    La marginalisation économique
    L'impérialisme linguistique

    Un poème de résistance

    L'hégémonie culturelle

    Incarcéré

    L'inégalité linguistique

    S'adonner à

    La domination culturelle

    Un fonctionnaire

    La frontière

    Le recensement

    La langue maternelle

    Vocabulaire important (2):
    L'oppression - être opprimé

    La répression
    les classes dominées/ dominantes
    revendiquer - la revendication
    manifester - la manifestation
    embaucher
    le contremaître
    les anciennes colonies - la domination coloniale
    être inculte


             

    Exrtrait de: http://www.ulaval.ca/afi/colloques/colloque2001/actes/textes/gauvin.htm
    DE L’IMAGINAIRE À LA THÉORIE: QUELQUES CONCEPTS ÉLABORÉS PAR LES ÉCRIVAINS FRANCOPHONES POUR DÉCRIRE/THÉORISER LEUR SITUATION "À LA CROISÉE DES LANGUES".

    Lise GAUVIN
    Université de Montréal

    Parmi les manifestes qui mettent en évidence l’enjeu politique lié à la question linguistique, Speak white de Michèle Lalonde est devenu un classique. Le titre renvoie à une expression méprisante utilisée contre les Noirs américains et entendue également par les francophones du Québec, à une certaine époque, pour leur intimer l’ordre de parler "blanc", c’est-à-dire la langue majoritaire en Amérique: "La langue ici est l’équivalent de la couleur pour le Noir américain. La langue française, c’est notre couleur noire", avouera l’auteure en entrevue. Répétée tel un leitmotiv, l’expression "Speak White" scande le manifeste et lui donne son rythme tout en marquant les étapes d'un texte qui, dans sa brièveté même, reproduit la dramatisation d'une tragédie en cinq actes.

    Speak White non seulement dénonce une situation de diglossie mais la mime puisque, à plusieurs reprises, l’auteure ne craint pas d’avoir recours à l’anglais, par un procédé de commutation de codes dont l’effet est d’amplifier la portée du propos en le rendant davantage saisissant. Rien d’étonnant à ce que ce texte, devenu un modèle, ait suscité ses propres épigones, tel le Speak What de l’écrivain italo-québécois Marco Micone dont le titre déjà est significatif d’un déplacement d’importance. Dans ce nouveau texte en effet, l’ordre est transformé en question adressée par la communauté immigrante à la société qui les accueille. Autant d’interventions sur le terrain de la langue, autant de prises de positions et de questions qui se situent à la fois sur le plan politique et sur le plan littéraire. Tant il est vrai que le sort d’une littérature, comme aimait bien le répéter Miron, dépend du statut d’une langue et de sa légitimité.

    Quant à la notion de variance, on la retrouve de façon explicite dans un autre manifeste de Michèle Lalonde, "Deffence et illustration de la langue québecquoyse". [22] Peu à peu au mot joual, connoté négativement, s’est substitué celui de "langue québécoise". Les enjeux, cette fois, ne sont plus politiques mais littéraires et institutionnels. Écrit sur le modèle du texte de Du Bellay, le manifeste de Michèle Lalonde en imite aussi l'orthographe et la graphie : de "québécoise", la langue devient "québecquoyse" et la défense devient à son tour "deffence". Divisé en douze chapitres, comme la première partie du texte modèle, le manifeste québécois se tient " le plus près possible de la parlure de du Bellay", homme "de gros bon sens et de petite orthographe". Michèle Lalonde insiste toutefois pour dire que le contexte dans lequel s'élabore son texte est fort différent de celui dans lequel est né le manifeste français. Dans un passage commentant les rapports entre Langue et Nation, elle constate que "Joachim, pariant pour l'avenir de la langue Françoyse, ne faisait que constater la vigueur du Peuple Francoys". Or, s'appuyant sur le postulat que "la vitalité d'une langue reflète le dynamisme et la force de la Nation qui la parlent", elle en conclut que "c'est mettre la charrue devant les boeufs de l'Histoire que de vouloir fêter l'autonomie de la Langue Kébécoise du futur, quand la nation qui veut la parler ne parvient même pas au jour d'huy à conjuguer ses forces au présent de l'indicatif".

    Cette langue québécoise serait donc "une version américaine du français et non une autre langue." Cette langue a son vocabulaire ("Pimbina, savane, cageux, banc de neige, bougrine..."), ses spécificités, son mode de fonctionnement ("une langue populaire et familière", "transmise par tradition orale"). "Par Langue Québécoyse en somme, précise Michèle Lalonde, je n'entends pas autre chose que la Langue Francoyse elle-mesme, telle qu'elle s'est tout naturellement déterminée en Nouveau-Monde, à cent lieues de la Mère-patrie mais sans horrible complexe d'¼dipe, empruntant au besoin tantôt un mot indien, tantôt un terme anglais mais non pas cent cinquante mille".


    Ces quelques exemples montrent à quel point pour les écrivains québécois la langue est à la fois synonyme d’inconfort et de création, l’un et l’autre inextricablement liés. Situation que résume bien la phrase de Miron citée plus haut: "Parfois je m’invente, tel un naufragé, dans toute l’étendue de ma langue". Si la menace de "naufrage", ou plus exactement d’une disparition de la langue française, habite, à des degrés divers selon les générations, la conscience de l’écrivain québécois et l’oblige à un devoir de vigilance, le sentiment de la langue qui s’exprime à partir des années 80 privilégie la notion de variance, c’est-à-dire d’invention. Bien que toujours marquée, la langue est désormais perçue comme une terre à défricher et à déchiffrer, un espace ouvert à tous les possibles, que ceux-ci soient ludiques ou subversifs. À la langue symptôme et cicatrice succède la langue laboratoire et transgression. L’intervention d’autres langues devient possible. Le plurilinguisme est moins vécu sous forme de tension que de polysémie verbale et textuelle.


    De multi- à Trans- : Le transculturalisme et un nouveau cosmopolitisme au Québec
    Keiko SANADA (Université de Hannan):
    http://www.jacs.jp/AnnualConf2007/JACS2007/JACS2007resume/20070922sanada-f.pdf

    Le transculturalisme est né d'un contexte historique semi-colonisé et d’une situation particulière,
    dite de la triangulation culturelle, à Montréal. Il s'agit de la situation plurielle qui se manifeste
    quand les nouveaux arrivants, les allophones, surviennent entre les deux pôles anglophone et
    francophone, déjà présents. Ce qui est remarquable, c’est la solidarité spécifique entre les
    immigrants, minoritaires mais pleins de vitalité et les Québecois de souche française, majoritaires
    mais relativement menacés. Soudés par cette solidarité, les deux groupes se frayent un nouveau
    cosmopolitisme dont le noyau est constitué par la langue française. Par exemple, Marco Micone,
    auteur immigrant d’origine italienne, a exprimé cette solidarité de façon déterminante dans son
    poème “Speak What”, faisant une parodie de “Speak White” de Michelle Lalonde, poème symbolique
    du nationalisme québécois des années 70.

    Cette tendance a été lancée, dans les années 80, par un groupe d’intellectuels d’origine italienne,
    une des minoritiés les plus actives à Montréal. Le magazine Vice Versa, fondé par eux, a pour
    l’objectif d'étendre et de stabiliser la situation transculturelle de Montréal, du point de vue culturel
    et politique. Ce magazine, écrit en 3 langues, le français, l’anglais et l’italien, a tenu tant aux
    idéologies qu’aux esthétiques. Beaucoup d’intellectuels québécois et d'allophones autres qu’italiens y
    ont donné leur adhésion. Ce magazine a fonctionné comme forum de dialogues réfléchissant à la
    question d'une société québécoise plurielle. Vice Versa et le transculturalisme ont manifesté pour la
    première fois les valeurs de multiethnicité et de pluralité dans un mouvement nationaliste qui
    s’accrochait à l’identité ethnique et ont contribué fortement à l’évolution de la société québécoise.
    Le transculturalisme, procédé des minorités, est en effet, un concept ambigu et difficile à cerner,
    s’agissant de la transformation de l’intérieur même de la “culture” ou de “l’ethnicité”. Apparu comme
    idée politique et idéologique contre le multiculturalisme, le transculturalisme ne détient pas
    nécessairement d’influence réelle, sociale et politique, équivalente à celui-là. Toutefois, on
    remarque de plus en plus le transculturalisme en tant qu’idéologie extrémiste suggestive d’une
    nouvelle possibilité de coexistence multiethnique. Par exemple, la revue d’ICCS a organisé un
    numéro spécial consacré à ce thème au printemps 2003.

    Or, dans cette communication, je me propose de rapporter un bilan et une perspective du
    transculturalisme, notamment en prêtant attention aux différences avec le multiculturalisme et à la
    progression de Vice Versa jusqu’aux conséquences dans la société québécoise. Par la suite, j’essaie de
    réfléchir à travers ces examens à la possibilité d’un nouveau cosmopolitisme, pas encore bien
    reconnu au Japon, en progression toutefois derrière le nationalisme québécois.

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    La nécessaire prise de parole (1945-1970)
    1945. Une auteure met en scène une héroïne éprise de liberté qui veut rompre avec un avenir
    jugé avilissant à ses yeux, mais qui est celui qui attend la plupart des jeunes femmes de son
    époque. Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy est acclamé par la critique. Jusqu’aux années
    soixante, les femmes en France, aux États-Unis et ici vont tranquillement (et individuellement)
    prendre la parole. Nous verrons deux de ces textes : Le Tombeau des rois, d’Anne Hébert
    (1953) et Speak White, de Michèle Lalonde (1960). Ces poèmes sont représentatif d’une société
    en pleine revendication. 
    http://www.iref.uqam.ca/documents/plandecours/a2006_LIT5710.pdf


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    Le Canada
    La littérature québécoise, dont les origines remontent au XVIIIe siècle, s’est affirmée depuis une cinquantaine d’années par sa variété et son autonomie, expression vitale d’un peuple distinct. L’année 1960 marque le début de la « révolution tranquille ». C’est alors que l’épithète « québécois » remplace celui de « canadien-français » pour mettre au premier plan l’autonomie et la conscience culturelle et politique de la nation. La littérature affirme sa propre identité ; sa dynamique est nourrie par la situation historique et géographique du Québec, par la nécessité de militer en faveur du droit de vivre en français face au danger toujours latent de dissolution dans la langue et le modèle culturel américain. Difficulté qui se manifeste dans l’humour grinçant propre à une certaine littérature québécoise. En 1960, l’écrivain Jean-Paul Desbiens emploie le mot « joual » (corruption de « cheval ») pour désigner la langue parlée d’un peuple, dans son attaque satirique Les Insolences du frère Untel. Dans les années 1960 et 1970, écrivains et chansonniers utilisent le joual pour faire part de leur condition, assumée avec fierté. L’une des pratiques adoptées vise à s’enrichir de façon créatrice des différentes langues parlées au Québec et des différentes cultures qui cohabitent. En 1968, Michèle Lalonde publie son poème ironique Speak White, ouvrant un débat polémique sur le colonialisme. La même année paraît Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières, qui témoigne également de cette volonté de la littérature de construire sa propre authenticité, dont le centre vital n’est plus la France mais la « terre Québec », selon les mots du poète Gaston Miron. La volonté de préserver cet îlot francophone se traduit par une littérature d’une grande liberté idéologique, un imaginaire fécond, et l’énergie des voix uniques de ses auteurs. Le théâtre devient l’un des grands genres littéraires au Québec, depuis Les Belles-S½urs, de Michel Tremblay (1968), jusqu’aux ½uvres de Marco Micone et de Wajdi Mouawad en passant par celles de Jean-Pierre Ronfard.
    http://www.cndp.fr/revueTDC/912-81306.htm



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    Extraits de Nègres Blancs d'Amérique - Autobiographie précoce d'un "terroriste" québécois, aux éditions Parti Pris, écrit à l'hiver 1966-1967, pendant l'incarcération de Vallières.
    http://www.evolutionquebec.com/site/negres.html
    Nègres blancs d'Amérique, autobiographie précoce d'un « terroriste » québécois. Montréal : Éditions Parti pris, 1967

    Pierre Vallières:
  • Nègres blancs d'Amérique, autobiographie précoce d'un « terroriste » québécois. Montréal : Éditions Parti pris, 1967
  • Vivre sans temps morts, jouir sans entraves ! Paris, 1970
  • L'urgence de choisir. Montréal Parti-Pris, 1971;
  • Pour un front commun multinational de libération. Avec Charles Gagnon. S.l. : Front de libération du Québec, 1971
  • Un Québec impossible. Montréal : Éditions Québec/Amérique, 1977
  • L'exécution de Pierre Laporte : les dessous de l'Opération. Montréal : Éditions Québec/Amérique, 1977
  • Les scorpions associés. Avec René Lévesque. Montréal : Éditions Québec-Amérique, 1978
  • La démocratie ingouvernable. Montréal : Québec/Amérique, 1979
  • La liberté en friche. Montréal : Éditions Québec/Amérique, 1979
  • Changer de société. Avec Serge Proulx. Montréal : Québec/Amérique, 1982
  • Les héritiers de Papineau : itinéraire politique d'un "nègre blanc" (1960-1985). Montréal, Québec : Québec/Amérique, 1986
  • Noces obscures. Montréal : L'Hexagone, 1986
  • FLQ : un projet révolutionnaire : lettres et écrits felquistes (1963-1982), Outremont : VLB, 1990 (avec R. Comeau, et D. Cooper)
  • Le devoir de résistance. Montréal : VLB, 1994
  • Paroles d'un nègre blanc. Avec Jacques Jourdain et Mélanie Mailhot. Montréal : VLB éditeur, 2002


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    Pierre Vallières. Paroles d’un nègre blanc. Anthologie préparée par Jacques Jourdain et Mélanie Mailhot, Montréal, VLB éditeur, 2002. 286 p. (Coll. « Parti pris actuels »).


    Indépendantiste, socialiste, révolutionnaire, felquiste, terroriste, péquiste, militant gai, internationaliste mais aussi chrétien. Ce sont tous des qualificatifs qu’on a attribués à Pierre Vallières (1938-1998) au cours de ses quarante années d’engagement sociopolitique. Cette énumération peut sembler de prime abord contradictoire mais, à la lecture de cette anthologie consacrée au révolutionnaire québécois, nous pouvons mieux dégager des constantes dans la pensée politique de l’homme. L’ouvrage est préparé par le politologue Jacques Jourdain, qui a consacré un mémoire de maîtrise à Pierre Vallières, et par Mélanie Mailhot, alors étudiante à la maîtrise en science politique.

    Révolutionnaire québécois le plus connu mondialement grâce à son best-seller écrit en prison Nègres blancs d’Amérique, Pierre Vallières méritait bien une publication posthume. Paroles d’un nègre blanc contient plusieurs courts textes de Vallières dont certains inédits. L’ouvrage couvre toute la vie active du révolutionnaire, soit de son premier texte publié dans Le Devoir en 1957 à l’âge de 19 ans à un article sur la guerre en Bosnie paru dans le Temps fou en 1996. Ses articles de journaux, de revues ainsi que ses lettres inédites sont regroupés dans cette anthologie en suivant les trois grandes périodes de sa vie identifiées par Jourdain et Mailhot comme étant : l’éveil, le repli et le retour. Une suite de textes pêle-mêle de l’auteur de Nègres blancs d’Amérique aurait été moins significative.

    Heureusement, les compilateurs nous présentent tout d’abord le contexte sociopolitique de chaque période en Occident et au Québec en traçant des parallèles avec la vie de Vallières. Puis, chaque sous-section est précédée de courtes notes biographiques. Les textes de l’auteur sont également à l’occasion annotés pour éclairer le lecteur sur certains thèmes de l’actualité de l’époque. La période de l’éveil (1957-1971) est celle où Pierre Vallières obtient sa notoriété, sa reconnaissance publique. Des milliers de jeunes indépendantistes de gauche verront en lui un modèle à suivre. Il est alors très prolifique et publie dans plusieurs périodiques. Cette période représente d’ailleurs la moitié du livre, alors que les deux dernières périodes occupent l’autre moitié. La vie de Vallières en est une d’engagement et peut se rapprocher de celle de Michel Chartrand, un de ses compagnons de route, qui partage la plupart des valeurs de son cadet. Tout comme Chartrand, son engagement débute tôt. Cet éveil se produit à la fin de l’adolescence. Né dans le quartier ouvrier montréalais d’Hochelaga-Maisonneuve en 1938, d’un père communiste et d’une mère catholique pratiquante, Vallières s’est inspiré du milieu duquel il est issu pour bâtir sa pensée politique.

    Le jeune Pierre Vallières publie son premier texte dans Le Devoir en 1957 alors qu’il n’est âgé que de 19 ans. Tout en réaffirmant sa foi, il déplore le peu de modèles que les jeunes Québécois possèdent en cette fin d’ère duplessiste. À cette époque, il cite en exemple Jean Drapeau, Pierre Elliott Trudeau et Gérard Pelletier. Vallières collaborera en effet avec eux en devenant pour quelques mois codirecteur de Cité libre en 1963-1964. Pour l’heure, il s’affaire à dénoncer l’apathie de ses semblables : « Celui qui ne fait pas de politique fait passivement celle du pouvoir établi. Celui qui ne se révolte pas contre l’iniquité permet au désordre établi de s’étendre et de durcir. » (p. 70) Treize ans plus tard, ses anciens compagnons de Cité libre l’arrêtent lors de la Crise d’octobre alors qu’il encourage par ses écrits la révolte contre l’iniquité. En 1966, il emprunte la voie de la violence révolutionnaire en militant pour le Front de libération du Québec (FLQ). Deux ans plus tard, il se retrouve à nouveau en prison pour ses paroles et écrits (Nègres blancs d’Amérique) considérés comme séditieux. Dans une lettre à son ami Gaston Gouin rédigée en prison, il précise que la révolution et la solidarité sont intimement liées au bonheur personnel :
    Je peux t’assurer que malgré tout ce que j’ai enduré en tant que colonisé et prolétaire québécois, je suis très heureux, optimiste et confiant. Je suis très fier d’être Québécois aujourd’hui. Je crois comme toi non seulement en la solidarité mais aussi à l’amitié et à l’amour. D’ailleurs, tout cela est inséparablement lié et on ne peut vivre la solidarité sans vivre aussi l’amitié et l’amour. (p. 114)
    Vallières est finalement libéré en 1971. Il renonce alors à la violence politique et choisit plutôt de joindre les rangs du Parti québécois (PQ) pour renforcer son aile gauche. Il rompt alors avec son ancien compagnon d’armes Charles Gagnon qui opte pour une voie radicalement opposée en créant l’organisation marxiste-léniniste EN LUTTE ! C’est le début du repli pour Vallières. Il est rapidement déçu du PQ et dénonce le sectarisme des marxistes-léninistes (m-l). Ce sont pourtant ces deux mouvements qui occuperont l’échiquier politique, nationaliste pour le premier et socialiste pour le second. Vallières y trouve difficilement sa place et opte pour le repli.

    Ce repli (1973-1988) est toutefois relatif. Durant cette période, Vallières publie chez Québec / Amérique la majorité de ses essais (Un Québec impossible en 1977, L’exécution de Pierre Laporte en 1977, Les scorpions associés en 1978, La démocratie ingouvernable en 1979 et Les héritiers de Papineau en 1986), mais ils n’auront certes pas le même impact que Nègres blancs d’Amérique. Il est également membre du PQ jusqu’en 1974, il travaille au Jour et au Devoir et il enseigne brièvement à l’Université de Sherbrooke en 1977. Par contre, Vallières n’a plus le rôle de leader d’un mouvement qu’il soit révolutionnaire, indépendantiste ou socialiste. C’est aussi à cette époque qu’il engage des combats plus ponctuels au sein des nouveaux mouvements sociaux qui émergent alors.

    À travers son repli, Vallières écrit dans les pages du Devoir où il pourfend le dogmatisme des m-l :
    [...] à ceux qui, à gauche, veulent à tout prix tout voir en avant d’eux et disposer à l’avance d’un bel ensemble de pièces préfabriquées pour y loger dans la sécurité de l’orthodoxie et de la production industrielle ces prolétaires à qui l’on demande moins d’user à leur façon de la liberté que de l’utiliser comme justification d’un ordre décidé en dehors d’eux, en dehors du temps vécu, en dehors du rassemblement, réfractaires aux embrigadements forcés, d’un peuple qui se veut libre mais qui, cependant, refuse obstinément de vouloir ce qu’il ne veut pas et de suivre des modèles tout faits, même les meilleurs. (p. 160)
    Dans les pages du journal péquiste Le Jour, il dénonce en avril 1976 le néolibéralisme qui commence à poindre au Québec avec le gouvernement de Robert Bourassa. Ces paroles sont toujours aussi pertinentes en 2004 : « Économie de débats idéologiques, économie de politique tout court. Enfin, un gouvernement de management comme les Américains les aiment. Même plus de dramaturgie comme au temps de Jean Lesage et de Daniel Johnson. » (p. 181) Au cours des années 1980, Vallières traverse une période de pauvreté et de maladie qui l’amène à côtoyer de près les exclus, partageant lui-même cette condition. Il s’implique alors dans un journal communautaire d’un quartier défavorisé de Montréal, La Criée. Vallières y dénonce, en 1987, la charité qui ne combat pas les causes intrinsèques de la pauvreté : « Est-ce bien d’aumônes, ces restes de table des riches dont ont besoin les "damnés de la terre", au Nord comme au Sud, pour se libérer concrètement, développer leur autonomie et épanouir leur créativité ? » (p. 203) Ce repli relatif se termine donc dans une période difficile de la vie du militant où il compose personnellement avec la pauvreté et la maladie, en plus de poursuivre des combats politiques.

    Au tournant des années 1990, on assiste à son retour sur la scène publique. Ce retour (1989-1996) correspond également à la fin des moroses années 1980 où à la fois les mouvements indépendantiste et marxiste-léniniste ont perdu de leur force — le second s’étant d’ailleurs dissous. Au début des années 1990, on assiste à la résurgence du mouvement souverainiste québécois ainsi qu’à un regain de militantisme écologique, sociopolitique, amérindien et homosexuel. L’accord de libre-échange nord-américain provoque une extension des solidarités à un niveau continental puis mondial. La crise d’Oka de 1990 révèle une affirmation de plus en plus radicale des nations amérindiennes. Les gais ne se cachent plus et revendiquent l’égalité avec les hétérosexuels. Pierre Vallières est de tous les combats même s’il sait que sa fin est proche. Son romantisme révolutionnaire l’amène à lutter sans tenir compte du fait qu’il n’en a plus la force. C’est ainsi qu’en 1998, âgé de 60 ans, il meurt des suites d’infarctus répétés, après plus de 40 ans de militantisme qui l’auront mené sur plusieurs fronts et même jusqu’en Bosnie à la toute fin de sa vie.

    En 1989, Pierre Vallières collabore au magazine Vie ouvrière (le futur Recto-Verso) avant d’en devenir le rédacteur en chef l’année suivante. Il y dénonce la façade démocratique des sociétés occidentales : « La démocratie ne peut plus être enfermée dans une urne vide où s’entassent, de temps à autre, des bulletins de vote tapissés de noms creux. » (p. 241) Le révolutionnaire québécois mène son dernier combat en Bosnie. En 1992, il collabore activement au Comité Solidarité Québec-Bosnie, puis, en 1994 et 1995, se rend à deux reprises en Bosnie pour réconforter les victimes de guerre. Il dénonce alors dans la revue Temps fou les injustes accords de paix contractés pour mettre fin à la guerre : « Nulle part au monde une paix véritable et durable n’a été bâtie sur l’injustice, encore moins dans la barbarie. » (p. 278)

    Même s’il n’a en quelque sorte atteint aucun de ses grands objectifs politiques, soit le socialisme et l’indépendance, le révolutionnaire a tout de même pris part à plusieurs mouvements influents de l’histoire récente du Québec, particulièrement lors de la Révolution tranquille et au sein de la gauche indépendantiste. Vallières a fait sa marque dans l’histoire québécoise contemporaine. Au contraire de plusieurs anciens militants qui renient leurs engagements passés, sa pensée est demeurée tout aussi radicale en vieillissant, si ce n’est qu’il a abandonné la violence révolutionnaire comme moyen d’action au Québec tout en poursuivant les mêmes objectifs. Pour lui, la révolution n’est pas une mode passagère des années 1960, il s’agit de quelque chose de sérieux et de nécessaire. Ces objectifs l’ont guidé toute sa vie, comme en témoigne cette anthologie qui nous révèle toute la pertinence de sa pensée ainsi que l’intégrité et la sincérité de sa démarche.

    Pour dresser ce portrait de Pierre Vallières, Jourdain et Mailhot ont consulté les multiples périodiques pour lesquels Vallières a écrit, qu’il s’agisse de journaux, de magazines ou même d’organes clandestins comme La Cognée (organe du FLQ). Ils ont également publié des lettres de Vallières, de nature personnelle ou officielle, qui nous permettent d’aller au-delà des textes publiés et de mieux comprendre la dimension personnelle de la quête du révolutionnaire. Par ailleurs, les courtes notes biographiques ont pu être présentées grâce aux multiples entretiens des auteurs avec des proches de Vallières, soit amis ou anciens collaborateurs.

    Ces efforts sont certes louables, particulièrement pour la publication de textes inédits, mais les compilateurs ne présentent pas dans sa globalité l’évolution de la pensée politique de l’homme. Ce cheminement, le principal intéressé l’a d’ailleurs longuement expliqué dans Nègres blancs d’Amériques (1968) puis dans Les héritiers de Papineau (1986) qui se voulait une suite à son autobiographie de 1968. Paroles d’un nègre blanc possède donc le mérite de combler les dix dernières années d’engagement de Vallières qui n’avaient pas fait l’objet d’une autobiographie. Par contre, on ne parle pas ici d’une véritable biographie, mais d’une présentation sommaire de la vie de Vallières pour mettre en contexte ses écrits. Ces derniers sont pour la plupart de courts textes ponctuels de deux à trois pages qui présentent le plus souvent ses observations sur l’actualité. Bien évidemment, on y trouve sa pensée politique, mais elle n’est pas explicitée en long et en large. L’anthologie présente plutôt des instantanés du cheminement de Vallières à plusieurs moments de sa vie. Pour connaître sa pensée profonde, il faut relire ses essais politiques et surtout ses autobiographies. En attendant une vraie biographie, il faut admettre que cette anthologie comble bien des lacunes étant donné que l’historiographie québécoise est encore peu loquace au sujet de Pierre Vallières, cela six ans après sa mort. Les seuls qui aient abordé une partie de son ½uvre sont justement Jacques Jourdain avec son mémoire de maîtrise paru en 1995, intitulé De Cité libre à L’urgence de choisir : Pierre Vallières et les palinodies de la gauche québécoise, ainsi que Pierre Dubuc, brièvement, dans l’essai L’autre histoire de l’indépendance : De Pierre Vallières à Charles Gagnon, De Claude Morin à Paul Desmarais, publié l’an passé.

    En somme, la majorité des morceaux choisis apportent un éclairage pertinent sur la pensée de Pierre Vallières. Par contre, certaines lettres publiées dans cette anthologie sont au mieux accessoires. En effet, qu’apporte de nouveau cette lettre officielle et bien polie au maire Pierre Bourque dans laquelle le militant ne fait que demander officiellement un soutien de la part de l’administration municipale au Comité Solidarité Québec-Bosnie ? Rien de plus que si on avait également publié son compte de téléphone... D’autant plus que ces démarches sont aussi présentées dans le texte exposant cette période de sa vie, nul besoin de pièces justificatives. Cette lettre est certes inédite, mais l’inédit n’est pas toujours synonyme de pertinence. Par ailleurs, ce texte superflu aurait pu laisser place à des textes tirés des périodes de la vie du prolifique auteur laissées en plan. De 1977 à 1986, les anthologistes n’ont choisi qu’un seul texte (sur l’homosexualité). Nous voulons bien croire que cette période correspond à son repli mais Vallières n’était pas non plus muet. Durant cette période capitale de l’histoire du Québec, un gouvernement souverainiste est au pouvoir, un référendum sur la souveraineté-association a lieu et le mouvement m-l est dissous. Ces événements représentent tous des sujets de prédilection pour Vallières. Durant cette période, il fonde par ailleurs la revue Idées et pratiques alternatives (1983-1986) par laquelle il réclame une transformation sociale pour la communauté en ajoutant que cette transformation doit aussi s’opérer au niveau personnel. Nous aurions souhaité qu’au moins un article de cette revue méconnue soit publié dans l’anthologie alors que Vallières prône une stratégie militante très différente de celle des années 1960. En outre, pour boucler la boucle, il aurait été judicieux que son dernier texte publié soit choisi pour clore l’anthologie. Moins d’un an avant son dernier infarctus, Vallières publie en mai 1996 un texte dans la section « Idées » du Devoir où il propose le remplacement du mariage par l’union civile qui serait accessible à tous les types de couples sans discrimination. Son ½uvre écrite se termine avec ces mots qu’il a mis en pratique toute sa vie : « Encore faut-il en débattre, se mobiliser, convaincre... » (Le Devoir, 9 mai 1996, p. A7) Hormis ces quelques reproches, Paroles d’un nègre blanc vaut amplement le détour en présentant des textes méconnus du révolutionnaire québécois.

    À l’heure où la gauche québécoise se questionne sur la stratégie à adopter pour faire du Québec un État indépendant et progressiste, les militants dignes de ce nom devraient s’attarder sérieusement aux écrits d’un de leurs plus brillants penseurs révolutionnaires et hommes d’action. Comme le souligne Vallières : « Il n’y a pas de culture véritable sans mémoire historique. » (p. 273)

    http://www.hst.ulaval.ca/revuemens/Milot-cr.html

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    Lettre ouverte aux nouveaux Québécois
    Quand vous arrivez au Québec, si vous vous identifiez au Canada anglais, vous êtes perçus comme une menace pour nous
    Paul-Émile Roy
    Tribune libre de Vigile
    http://www.vigile.net/Lettre-ouverte-aux-nouveaux
    Dans le débat qui se produit ces temps-ci au Québec autour des « accommodements raisonnables », je comprends que la situation des néo-Québécois n’est pas toujours très confortable, mais je souhaiterais qu’ils essaient de comprendre que celle des Canadiens français du Québec, soit celle de la majorité des Québécois, ne l’est pas elle non plus, et qu’ils doivent intervenir dans cette affaire avec beaucoup de prudence et de discernement. Je dirais même : attendez donc avant de prendre parti, avant de vous prononcer. Commencez par regarder ce qui se passe. Essayez de comprendre le contexte historique dans lequel se situe le Québec actuel, quelles sont les forces en présence, quel est le malaise qui habite les Québécois.

    Vous ne le savez sans doute pas, vous qui venez d’arriver, mais les Québécois n’ont jamais accepté le rapatriement unilatéral de la Constitution de 1982, un acte politique qui a été rejeté par l’Assemblée nationale du Québec à l’unanimité. Vous ne savez sans doute pas non plus qu’en 1995, un référendum a été tenu sur la question de l’indépendance du Québec et que ce référendum a été volé, ou du moins c’est ce que croient beaucoup de Québécois, et même s’il s’avérait qu’ils se trompent, il faudrait tenir compte du malaise que leur scepticisme affiche, mais personne n’a jusqu’ici réfuté les arguments de ceux qui soutiennent que le référendum a été volé. Et il y en a eu un premier en 1980. Et là non plus les résultats n’étaient pas tout à fait patents. Et il y a eu l’affaire du Lac Meech. Vous ne savez pas de quoi il s’agit. Instruisez-vous et vous verrez que les Québécois là encore ont été bafoués par le reste du Canada et par le Premier ministre du Québec lui-même qui avait promis que si le Canada n’acceptait pas les recommandations de Meech, il tiendrait un référendum sur notre lien au Canada, ce qu’il s’est empressé d’oublier.

    Ce que vous devez comprendre, c’est que la relation du Québec avec le Canada se vit dans un malaise qui dure depuis deux siècles et demi. Vous vous dites, c’est du passé, il faut oublier. Pour vous, cela relève de l’histoire, pour nous, cela fait partie de notre être. Vous ne le savez pas, mais le Canada a combattu le français partout, au Manitoba, en Ontario, au Nouveau-Brunswick, au Québec même. Savez-vous ce que la Cour Suprême du Canada a fait de la Loi 101 qui a été promulguée par l’Assemblée nationale du Québec ? Vous devez comprendre ceci : Quand vous arrivez au Québec, si vous vous identifiez au Canada anglais, vous êtes perçus comme une menace pour nous. Ne soyez pas surpris si la majorité des Québécois ne sont pas très contents.

    J’ajoute que vous ne devez pas prendre à la légère l’héritage historique des Canadiens français. Vous ne pouvez pas prendre à la légère les blessures que l’histoire a infligées à la majorité des Québécois, car cela fait partie de leur être, de leur identité. Les Québécois qui sont ici depuis quatre siècles, se rappellent confusément, mais fermement, –- cela fait partie de leur être –-, qu’ils ont été exclus des affaires publiques pendant une décennie, au début de l’occupation anglaise, à cause de leur identité religieuse, ce qui a permis aux envahisseurs d’occuper les places dont il ne serait pas facile de les déloger par la suite. Ils se rappellent confusément que lorsqu’ils ont combattu pour le respect des règles démocratiques, dans la première moitié du XIXe siècle, ils ont été réprimés violemment, de façon barbare, par l’armée du conquérant et qu’on a exécuté plusieur Patriotes dont le seul crime était de défendre les libertés démocratiques. Ils se rappellent qu’on leur a imposé dans le mépris le plus ignoble l’Union des deux Canadas en 1840, qu’on les a intégrés à la Confédération canadienne en 1967 sans les consulter parce qu’on savait très bien qu’ils n’auraient pas accepté le statut qu’on leur imposait. Ne nous dites pas que tout cela est du passé. Ce sont ces actes d’hier qui commandent la réalité d’aujourd’hui, et tout cela crée un malaise dont les Québécois ne pourront se débarrasser que si un jour ils réussissent à se prendre en main.

    Tous des immigrants ?

    Je n’aime pas non plus entendre dire par des néo-Québécois que nous sommes tous des immigrants. Encore une fois, de telles allégations constituent une négation de l’histoire, de l’identité du peuple québécois. Une insulte à l’endroit de deux qui ont construit ce pays. Je dis aux nouveaux arrivants : nous ne sommes pas arrivés au pays hier. Mes parents sont au pays depuis quatre siècles. Et on ne peut même pas dire qu’ils étaient des immigrants. Ils étaient au début des colons. Ils s’installaient dans des régions à peu près inoccupées, –- les auteurs de l’époque parlent de « désert ». Puis certains s’adonnèrent au commerce dans tout l’intérieur du continent et d’autres devinrent des « habitants » . C’est ainsi qu’ils construisirent un pays nouveau parmi les Premières Nations qui étaient dispersées dans ce qui s’appelle maintenant l’Amérique. Quand vous affirmez légèrement, comme cela, qu’après tout, nous sommes tous des immigrants, je rage intérieurement, j’y vois du mépris pour les miens et tous ceux qui ont fait ce pays que nous habitons. Vous ne le savez pas, mais ces vastes plaines qui longent le Saint-Laurent étaient autrefois des forêts. Ce sont mes ancêtres qui les ont défrichées, cultivées au prix d’efforts incroyables et innombrables. Ils n’étaient pas des immigrants mais des constructeurs.

    S’ouvrir aux autres ?

    Mais puisque je suis parti à exprimer le malaise des Québécois et le mien en particulier, je vous dirais encore ceci : je me hérisse quand j’entends dire que les Québécois doivent s’ouvrir aux autres, qu’ils doivent cesser de se replier sur eux-mêmes, comme s’ils avaient été confinés à leurs terres et à leurs paroisses. Je sais que beaucoup de Québécois entérinent ces jugements car ils sont habitués à subir leur sort, à encaisser tout ce qui se dit à leur sujet, mais je rappelle que les Canadiens français et leurs ancêtres les Français ont été les découvreurs de l’intérieur de l’Amérique du Nord. Ce sont eux qui ont exploré le continent de Québec à la Nouvelle-Orléans, des Grands Lacs aux Rocheuses. Et un peu plus tard, jusqu’à tout récemment, ce sont eux qui ont envoyé des missionnaires partout dans le monde, pour prêcher l’Évangile, certes, pour rencontrer d’autres peuples et les aider. C’est ainsi que les Canadiens français ont construit des écoles, des collèges et même des universités, et des dispensaires dans tous les pays du monde. Et on nous présente les Québécois comme des êtres antisociaux et repliés sur eux-mêmes. S’il y a en Amérique un peuple chauvin et replié sur lui-même qui ignore tout de ce qui se passe dans le monde, c’est bien notre voisin du sud...

    Beaucoup de Québécois en ont assez

    Je serais donc heureux si les immigrants essayaient de comprendre les Québécois. Je sais d’ailleurs que certains le font, mais malheureusement, ceux qui parlent le plus fort, ce ne sont pas nécessairement ceux qui comprennent et aiment le Québec. Et il se trouve chez nous des intellectuels frustrés qui prétendent qu’il faut oublier qui nous sommes, qui recommandent de « brûler les souches ». Tout cela explique que la relation des Québécois avec les arrivants est parfois pénible, comme l’ont laissé entendre certains intervenants au cours des sessions de la Commission Bouchard-Taylor.

    Beaucoup de Québécois en ont assez de toutes les vexations qu’ils ont subies depuis deux siècles et demi. Ils ne sont pas du tout contents quand, par exemple, à la veille d’un référendum portant sur l’avenir du pays, des milliers d’immigrants qui viennent d’arriver obtiennent en toute hâte la citoyenneté « canadienne » et se prononcent sur l’avenir du pays qu’ils ne connaissent pas encore. C’est ma conviction que les arrivants devraient attendre quelques décennies avant de prendre parti dans les querelles politiques entre le Québec et le Canada. Ils devraient s’intégrer lentement à la société québécoise, regarder, apprendre l’histoire, prendre conscience du problème politique qui alimente un profond malaise chez les Québécois. S’‘ils ne saisissent pas que les Québécois forment un peuple, qu’ils ne sont pas une minorité mais un peuple dans ce qui devrait être une fédération, s’ils prennent parti pour le Canada, ils nient la nation québécoise et ils contribuent à empoisonner le climat politique.

    Quand le pays sera un pays indépendant, la situation des immigrants sera beaucoup plus facile, beaucoup plus claire, mais en attendant, s’ils veulent se faire accepter, ils doivent éviter de contrecarrer la volonté politique de la majorité des Québécois.